EUA’s Annual Report 2014 is now available on the EUA website. The report summarises the different activities carried out by EUA on behalf of and in support of its members last year across a number of thematic areas including: learning and teaching; research and innovation; quality management; governance, autonomy and funding; and internationalisation.
The publication also provides a summary of EUA’s governance structure (including Board, Council and General Assembly), as well as EUA's 2014 financial statements. To download the report, click here. More...
NTEU's Workplace Gender Equality Report 2014-2015
La flotte océanographique française - Avril 2015-N° 2015‐022
Le rapport n°2015-022 sur la "flotte océanographique française" dresse un bilan des évolutions récentes relatives à son organisation en TGIR (très grandes infrastructures de recherche) depuis 2008. Après une analyse qui montre les insuffisances de l’organisation actuelle, le rapport propose un plan d’action en quinze préconisations opérationnelles visant à mettre en place une nouvelle organisation financière et institutionnelle.
La flotte océanographique française. Voir l'article...
Rapport annuel de Pôle Emploi 2014 - 54000 professionnels mobilisés pour l'emploi
Rapport annuel de Pôle Emploi 2014 - 54000 professionnels mobilisés pour l'emploi
« Pôle emploi a pour ambition de devenir, à l’horizon 2020, un service public de référence, capable de s’adapter aux besoins des demandeurs d’emploi et des entreprises, d’innover et d’agir en proximité avec ses partenaires en donnant plus de marges de manœuvre au niveau local.
La mise en œuvre du plan stratégique « Pôle emploi 2015 » a permis d’engager une transformation de Pôle emploi en repensant son organisation et son offre de services pour une meilleure efficacité.
Ce rapport d’activité revient sur les faits, les résultats et les évolutions qui ont marqué l’année 2014… »
Sur le site de Pôle emploi
Report outlines how to shift to tech-enabled personalized learning
Higher Ed Tech News and Research ~ Ray Schroeder, editor. New report examines how this type of learning is poised to benefit all students. A new report has combined the recommendations and observations more than 100 educators who gathered last year to compare experiences, discuss common challenges and barriers, explore case studies, and identify potential solutions and models that all must be addressed collectively to scale the implementation of personalized learning through technology. More...
L'université dans le rapport de la commission d'enquête sur la surveillance des filières et des individus djihadistes
Rapport fait au nom de la commission d'enquête sur la surveillance des filières et des individus djihadistes, M. Éric Ciotti, Président, M. Patrick Mennucci, Rapporteur.
La commission s’est également interrogée sur l’opportunité d’accentuer la lutte contre la propagande djihadiste, à travers un contre-discours renouvelé, puisqu’il faut bien constater que, malgré la médiatisation intense de la barbarie de Daech depuis le début de l’année et la politique de prévention mise en place, les candidats ne semblent pas découragés de rejoindre cette organisation. De même, la commission a souligné le rôle que la recherche en France doit jouer pour mieux connaître les phénomènes de radicalisation qui peuvent être à l’œuvre. Enfin, elle a jugé nécessaire d’encourager la réflexion universitaire sur la religion musulmane...
Selon M. Raphaël Liogier, professeur des universités, directeur de l’observatoire du religieux à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, le profil des nouveaux djihadistes – que l’on retrouve chez les frères Kouachi comme chez Mohammed Merah – laisse apparaître l’absence de toute idéologie cohérente, d’endoctrinement théologique ou de maîtrise de l’arabe classique...
Cette question rejoint partiellement celle, plus large, de la formation des imams et du développement nécessaire des formations théologiques musulmanes, qui sera développée dans la partie du présent rapport consacrée à la recherche et à l’université.
Il existe également plusieurs diplômes d’université (DU) de formations civiles et civiques, destinés principalement aux cadres religieux. Dans son rapport sur la formation des cadres religieux musulmans, M. Francis Messner, professeur à l’université de Strasbourg et directeur de recherches émérite au CNRS, préconisait que le recrutement des aumôniers des établissements pénitentiaires (mais aussi de l’armée et des hôpitaux) soit, à terme, soumis à l’obtention de ces diplômes...
Proposition : Améliorer les conditions de la pratique de l’islam en prison :
- dans un délai de cinq ans, subordonner le recrutement des aumôniers pénitentiaires à l’obtention d’un diplôme universitaire de formation civile et civique...
Les avis des chercheurs, sociologues et universitaires entendus par la commission sur ce point sont convergents : la recherche universitaire sur l’islam, son évolution contemporaine et ses dévoiements doit être soutenue et développée. Il ressort des témoignages recueillis par la commission d’enquête qu’il n’existerait pas, actuellement, d’étude approfondie sur les nouvelles filières djihadistes. Certains observatoires auraient procédé à des enquêtes parcellaires, sans disposer des moyens de prolonger la réflexion, pourtant utile, sur les moyen et long termes...
Le rapporteur ne peut que regretter que les travaux universitaires ne soient pas davantage pris en compte par les services chargés de la lutte contre le terrorisme, certains observateurs ayant reconnu que ces services gagneraient à s’ouvrir davantage sur certaines disciplines comme la sociologie...
Proposition : Développer la recherche universitaire sur les phénomènes de radicalisation.
Au-delà de la réflexion sur la radicalisation et le djihadisme, c’est la recherche sur l’islam dans son ensemble qui mérite d’être encouragée. Citant Mohammed Arkoun, ancien professeur au Collège de France, qui défendait déjà, au XXème siècle, la création d’une faculté de théologie musulmane, M. Pierre Conesa explique que « la pensée musulmane ne peut se régénérer que dans des pays occidentaux, aucun pays arabe ne garantissant une liberté d’expression suffisante pour avancer des idées nouvelles. Certains imams en France sont reconnus internationalement et s’avèrent capables de construire un discours novateur sur l’islam. Cette faculté aurait permis de former des imams et des aumôniers pour les prisons. La faculté de Strasbourg avait accepté d’accueillir ce projet, mais l’administration de l’enseignement supérieur s’y est opposée. Seule une petite cellule de recherche a été créée à la Maison des sciences de l’homme. Les Français de confession musulmane ne comprennent pas que ces idées, qui paraissaient intéressantes, n’aient pas abouti ». M. Raphaël Liogier insiste, pour sa part, sur la nécessité de mettre en place un laboratoire travaillant sur ces questions, et soutient, comme la commission d’enquête, le projet déjà ancien de créer à Strasbourg une université d’études musulmanes.
Proposition : Encourager le développement de laboratoires universitaires d’études musulmanes...
M. Gilles Kepel souligne toutefois la difficulté qu’il y aurait à vouloir imposer un contrôle de la formation des ministres du culte, quels qu’ils soient, par l’État laïc et républicain français. « L’idée d’étendre aux musulmans les termes d’un concordat avec les catholiques, les protestants et les juifs a été évoquée plusieurs fois. Je ne suis pas convaincu. Il me semble que la formation des imams continuera très largement à être dispensée dans les pays musulmans qui disposent d’une infrastructure idoine ; la formation des rabbins et des ministres du culte juifs a principalement lieu en Israël sans que personne n’y trouve à redire. En revanche, il importe de faire en sorte que les imams puissent être exposés à la culture et au savoir universitaire et profane. Cette approche me semble moins contraignante. On ne peut pas envisager de mettre les imams sous l’autorité du ministre de l’intérieur et des cultes et de les faire défiler en rang serré car ils perdraient immédiatement l’oreille de leurs ouailles. Ce serait leur rendre un très mauvais service. Mais, comme c’est le cas pour un certain nombre de religieux juifs ou chrétiens, et pour certains imams également, il faut favoriser les passerelles avec l’université et leur permettre de suivre des cursus afin de rompre leur isolement ».
Pour fondamental qu’il soit, le respect du cadre institutionnel français ne doit pas constituer le seul volet de la formation des imams. Il convient également de doter les imams et les aumôniers pénitentiaires, hospitaliers et militaires, des arguments nécessaires pour contredire et démonter la rhétorique des djihadistes qui, de l’avis d’une personne entendue, « dévoient les textes sacrés et les valeurs de l’islam ».
Le ministère de l'Intérieur souligne pour sa part qu’il encourage déjà « la création des diplômes universitaires de formation civile et civique dont l'enseignement porte sur la laïcité, le fait religieux en France, le droit des cultes et les institutions dans le cadre d'un enseignement d'environ 130 heures. Il est notamment destiné aux ministres du culte musulman (imams et aumôniers). »
Six diplômes universitaires sont actuellement délivrés à l'Institut catholique de Paris, à l’université de Lyon III (avec l’Institut catholique de Lyon), à l'université de Strasbourg, à l'université de Montpellier I, à celle de Bordeaux IV ainsi qu’à l’institut d’études politiques (IEP) d'Aix en Provence. En septembre 2015, trois nouveaux diplômes universitaires devraient voir le jour à l'université de Lille, à Paris XI et à Toulouse I (en partenariat avec l’Institut catholique). A plus long terme, des diplômes pourraient également voir le jour à Paris I, ainsi que dans l’université de Nantes, de la Réunion et de Mayotte...
La commission d’enquête salue ces initiatives et appelle à les développer sur l’ensemble du territoire national de manière à ce que les représentants du culte musulman puissent transmettre à leurs coreligionnaires les principes laïcs et républicains qui constituent les fondements de notre démocratie.
Concrètement, l’université d’Aix-Marseille, en collaboration avec l’IEP d’Aix-en-Provence, dispose d’atouts qui faciliteraient la création de ce laboratoire :
- une longue tradition de réflexion sur les questions de l’interculturalité et de la diversité culturelle, dans le cadre de l’observatoire du religieux créé par Bruno Étienne ;
- des enseignants, des chercheurs et des experts statutaires qui pourraient intégrer immédiatement et sans coût supplémentaire ce laboratoire ;
- une tradition de réflexion qui se traduit par le fait que l’IEP d’Aix-en-Provence est le seul de France à avoir créé une section « Culture et sociétés » consacrée aux questions d’interculturalité, d’identité, de cohésion sociale et de citoyenneté.
- une localisation géographique névralgique aux abords de Marseille, véritable laboratoire de l’interculturalité, et au cœur de la première université de France par son nombre d’étudiants (70 000).
La commission d’enquête préconise la création d’un « laboratoire de recherche sur les appartenances collectives », lieu pluridisciplinaire rassemblant des historiens, des politologues, des anthropologues, des géographes, des philosophes, des sociologues… Ce laboratoire serait à la fois un centre de production de savoirs fondamentaux et d’expertises particulières sur la question du vivre ensemble, un vivier pour la formation de nos enseignants et un outil de valorisation scientifique. Il permettrait en outre la constitution d’un réseau de chercheurs travaillant autour des questions de pluri-appartenance...
AUDITION DE M. RAPHAËL LIOGIER, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS, DIRECTEUR DE L’OBSERVATOIRE DU RELIGIEUX À L’INSTITUT D’ÉTUDES POLITIQUES D’AIX-EN-PROVENCE
Compte rendu de l’audition, ouverte à la presse, du mercredi 21 janvier 2015
M. le président Éric Ciotti. Mes chers collègues, je vous remercie de votre présence pour la première audition de cette commission d’enquête sur la surveillance des filières et des individus djihadistes dont nous avions sollicité la création en septembre dernier, qui a été installée le 3 décembre 2014 et dont le bureau a été constitué le 17 décembre.
Cette commission d’enquête débute ses travaux dans le contexte tragique qui a frappé notre pays du 7 au 9 janvier dernier et qui donne encore plus d’importance à la réflexion que nous allons conduire. Nous étudierons le phénomène global de radicalisation, le suivi des filières terroristes et les conséquences des événements survenus il y a deux semaines.
Nous accueillons ce matin M. Raphaël Liogier, sociologue et directeur de l’observatoire du religieux à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Nous l’interrogerons notamment sur le processus de radicalisation.
L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées de déposer sous serment. Elles doivent jurer de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite, monsieur Liogier, à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».
(M. Raphaël Liogier prête serment).
M. Raphaël Liogier, professeur des universités, directeur de l’observatoire du religieux à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Il n’existe pas d’étude approfondie sur les nouvelles filières djihadistes. L’observatoire du religieux a procédé à quelques enquêtes parcellaires, mais nous n’avons pas les moyens d’approfondir la réflexion, pourtant utile, sur les moyen et long termes. C’est la raison pour laquelle il faut rester prudent sur ces questions.
Le terme de « djihad » signifie « effort continu », que la majorité des musulmans considèrent comme intérieur – le grand djihad –, mais a nourri des controverses sur l’idée de guerre depuis le VIIIe siècle. Aux frontières de l’empire arabo-byzantin en Asie centrale, les individus se réclamant du djihad procédaient à des razzias et empiétaient sur les limites de l’empire abbasside.
Il y a lieu de distinguer le djihadisme du martyr – « chahîd » qui signifie « témoin » en arabe – ; le Coran n’affirme nulle part que celui mourant au combat devient un martyr, mais des interprétations complexes et concurrentes se sont développées. L’idée de martyr remonterait d’ailleurs à une période antérieure à la fondation de l’islam et notamment à celle de l’épopée de Gilgamesh dans laquelle les guerriers laissant la vie sur le champ de bataille se voyaient destinés au paradis.
Le djihad moderne résulte de la décomposition de l’islamisme, c’est-à-dire l’islam politique issu du néo-fondamentalisme. Toutes les religions ont engendré un courant fondamentaliste ou littéraliste, animé par des personnes souhaitant revenir à une pratique présentée comme pure ; le néo-fondamentalisme se caractérise par la haine obsessionnelle de l’Occident ; ce mouvement, qu’a fait naître en 1799 l’entrée de Napoléon Ier au Caire, s’est enraciné au fil des défaites militaires, qui ont fait naître un complexe occidentaliste et ont favorisé l’essor de nombreux groupes comme celui des Frères musulmans.
À partir de 1956 et de la crise du canal de Suez, Gamal Abdel Nasser instrumentalise ce courant dans une logique tiers-mondiste en utilisant le conflit israélo-palestinien et le thème d’un complot occidental. Cette représentation dégénérée de l’Occident n’épouse pas forcément les contours d’une image dégradée de la démocratie. Ainsi, l’ancien terroriste du début des années soixante-dix M. Ahmed Rami, d’origine marocaine, s’est exilé en Suède où il est devenu un farouche défenseur de la liberté d’opinion et d’expression tout en restant islamiste. Le développement d’un islamisme réformiste peut s’avérer très conservateur comme le montre la Turquie actuelle. À ses côtés se tient un islamisme radical, analysé par mon directeur de thèse et prédécesseur, Bruno Étienne, dans un livre intitulé L’islamisme radical, qui se caractérise par une très grande complexité, important des idées occidentales comme l’anticapitalisme et les retournant contre les démocraties libérales. Ahmad Fardid a développé le concept de la pestilence occidentale – ou westoxification – et qualifiait les droits de l’Homme de piège bourgeois tendu aux travailleurs. Cet islamisme radical défend l’idée d’un complot de l’Occident, incluant un complot sioniste qu’il décèle sur le fondement d’extraits du Coran suspicieux envers les juifs. Ces idées se retrouvent aujourd’hui dans la pensée de M. Tareq al-Suwaidan, prédicateur koweïtien influent, et de M. Omar Bakri, de nationalité britannique.
Le passage à la lutte armée terroriste s’effectue à partir de ces thèses et de la conjonction de deux phénomènes : l’échec de l’islamisme politique et de l’installation d’un grand califat au Moyen-Orient – mis en lumière par MM. Bruno Étienne et Olivier Roy – et la guerre en Afghanistan qui a fourni un terrain d’entraînement pour les djihadistes, y compris ceux venus d’Occident. En outre, – et ce point, plus rarement évoqué, a été relevé par M. Olivier Roy – le démantèlement des réseaux terroristes d’extrême-gauche des années soixante-dix, La bande à Baader ou Les Brigades rouges, favorisera le développement du djihadisme en occident à la toute fin des années 70 et au début d’années 80. Son idéologie et ses méthodes croisent celles de l’extrême-gauche, notamment dans la définition des cibles symboliques à atteindre – comme les tours du World Trade Center incarnant le capitalisme – ou dans l’évocation de conflits comme celui qui oppose les Israéliens et les Palestiniens. Mustafa Bouyali s’inscrivit dans cette démarche lorsqu’il fonda le premier maquis islamiste armé en Algérie en 1982.
Les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix sont marquées par l’existence de groupes à l’idéologie cohérente, radicale, révolutionnaire, « occidentaliste » car focalisée sur l’Occident et anti-occidentale, armés et entraînés grâce à l’expérience afghane, et se soumettant à une pratique religieuse intense reposant sur des interprétations radicales du Coran.
Depuis le début des années 2000, le djihadisme croise cette ancienne forme avec de nouvelles caractéristiques qui le rendent plus difficilement cernable et contrôlable. La révolution de la communication de masse et d’Internet a surtout amené, au-delà de la large diffusion qui existait déjà grâce à la télévision, l’interactivité qui contribue à créer une société civile virtuelle. Un marché global de la terreur s’est constitué avec la mise en spectacle de celle-ci ; d’anciennes organisations comme Al-Qaïda se sont ainsi transformées pour s’adapter à ce marché sur lequel la concurrence est vive. Daech a émergé dans ce secteur en mettant en spectacle des exécutions et en trouvant une spécificité : Al-Qaïda défendait l’idée que seul l’islam était pur, Daech prospère en affirmant que seul le sunnisme est pur. En Irak, Daech prospère donc sur la frustration de la majorité des sunnites tout en se créant une niche mondiale de défenseur de cette partie de l’islam.
Cette compétition sur le marché de la terreur entraîne une multiplication des « filiales », notamment au sein d’Al-Qaïda où Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), présente surtout au Yémen, qui se sont créées et connaissent de fortes luttes jusque dans leurs propres rangs. Ces organisations deviennent des « franchises » établissant des chartes et demandent à ces groupes de simplement se revendiquer d’elles après une attaque afin de prospérer localement, comme au Mali, et à l’échelle planétaire.
M. Arjun Appadurai, anthropologue américain, a montré que le XXIe siècle est marqué par la crainte du voisin humilié qui peut assassiner les gens de son entourage, alors que le siècle précédent l’était par l’angoisse des révolutions de masse. M. Appadurai dessine ainsi une géographie de la colère et de l’humiliation dans le monde.
Le profil des nouveaux djihadistes – que l’on retrouve chez les assassins qui ont agi dans les locaux de Charlie Hebdo comme chez Mohammed Merah, même si celui-ci était moins professionnel et moins formé – laisse apparaître l’absence de toute idéologie cohérente, d’endoctrinement théologique ou de maîtrise de l’arabe classique. Il conviendrait donc de réviser la notion de « radicalisation », qui ne s’avère opérante que pour les djihadistes de la fin du XXe siècle, dont certains restent en activité et croisent la nouvelle génération. En prison, nous ne rencontrons plus de cas comme celui de Khaled Kelkal qui étudie le Coran et l’arabe classique pendant ses deux années d’incarcération ; maintenant la prison abrite la rencontre des humiliations et les personnes se mettent ensuite à la guerre. Cette individuation post-adolescente reposant sur une incapacité à construire une histoire positive de soi-même rend difficile l’évaluation de la dangerosité de la multitude de groupes qui se forment ; n’importe quel idéologue peut transformer en positive la stigmatisation négative ressentie par ces personnes en leur affirmant que le chômage, la pauvreté et la discrimination constituent des épreuves qui font d’eux des héros de l’islam.
Un groupe comme Forsane Alizza – les cavaliers de la fierté – créé en 2010 et dissous en 2012 par M. Claude Guéant, alors ministre de l’intérieur, était composé d’individus s’habillant en noir et jouant de manière inquiétante aux soldats de l’islam, mais qui s’avéraient en fait davantage des punks islamistes ou des skinheads cherchant l’extrême plus que la pratique.
Ces personnes tombent dans le djihadisme sans passer par l’islam et se présentent rétroactivement comme musulmans, ce qui peut amener à s’interroger sur l’utilité de former des imams si ceux-ci se trouvent contournés par des individus qui les jugent illégitimes.
La politique française a mis l’accent sur la lutte contre le communautarisme, mais les individus actuels sont désocialisés et éloignés de toute structure communautaire, même musulmane. Il convient donc de distinguer le mouvement fondamentaliste existant depuis le début des années 2000 du néo-fondamentalisme occidentaliste. La question du voile a accompagné cette évolution et nous avons constaté, à l’observatoire du religieux, avant 2009, que des jeunes femmes célibataires ayant vécu des moments difficiles dans des quartiers durs ont voulu se racheter une honorabilité et vivre de manière ascétique en portant un voile intégral. Cette nouvelle tendance s’est séparée de l’islamisme car il ne s’attache pas à l’obsession de l’Occident. Aujourd’hui, de nouveaux imams radicaux rencontrent un grand succès, notamment M. Rachid Abou Houdeyfa, de la mosquée de Brest, surnommé « l’imam YouTube » : lorsque celui-ci poste une vidéo sur Internet, 50 000 personnes la regardent en seulement quelques heures. Ce jeune imam, habillé en blanc ou de façon traditionnelle, s’avère radical et fondamentaliste, mais son salafisme piétiste, très individualiste, s’oppose au djihadisme et à toute forme de violence. Il a diffusé une vidéo après l’attentat à Charlie Hebdo dans laquelle il condamne avec virulence ce type d’actes. L’impact de cet imam est bien supérieur à celui d’imams, comme M. Hassen Chalghoumi, que l’on cherche à promouvoir pour se rassurer mais qui n’ont aucun impact. Les fidèles rejettent ces personnes qui parlent mal le français – que maîtrise parfaitement M. Abou Houdeyfa – car cela est interprété comme une volonté d’humiliation et alimente donc la théorie du complot. M. Abou Houdeyfa incarne une sorte de M. Tariq Ramadan pour des personnes de moins de vingt-cinq ans n’ayant pas la formation intellectuelle pour suivre le discours de M. Ramadan.
M. Jacques Myard. Quand vous définissez le djihad par l’effort, vous vous adonnez à une interprétation. Le fondamentalisme a toujours existé dans l’islam et les quatorze siècles de son histoire sont marqués par un retour à la lecture fondamentale. On a toujours accusé les rénovateurs comme Averroès et Avicenne de s’éloigner du Coran.
Le fondamentaliste ne cherche pas le pouvoir politique, mais souhaite que la société applique les fondements de l’islam. Dans ce cadre, la démocratie peut exister, comme en Iran.
Les salafistes piétistes condamnent le djihadisme, mais cinq écoles composent le salafisme, du piétisme au djihadisme. Ces différentes obédiences ne cessent de s’excommunier au nom de leur propre religion. Il existe aujourd’hui presque autant d’islams que de musulmans ; des imams seront républicains quand d’autres s’autoproclameront investis d’une charge.
M. Georges Fenech. Monsieur le professeur, je ne vous ai pas entendu condamner fermement l’islamisme radical. Vous dirigez l’observatoire du religieux et vous n’avez pas évoqué l’endoctrinement et la manipulation mentale ; vous vous êtes d’ailleurs vigoureusement opposé à l’existence de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) que j’ai dirigée. M. Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur, a récemment appelé à utiliser l’expertise française en matière de connaissance de la manipulation mentale et a cité l’action de la Miviludes dans ce domaine. Mme Dounia Bouzar a créé un centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI). En tant que directeur de l’observatoire du religieux, ne considérez-vous pas qu’il existe des phénomènes d’endoctrinement sectaire d’un islamisme radical ?
M. François Pupponi. Monsieur le professeur, les réseaux sont certes très nombreux, mais sont-ils vraiment étanches ? On constate l’existence de passerelles et de contacts dans nos quartiers. Que savez-vous de ces liens ?
M. Joaquim Pueyo. Les réseaux néo-fondamentalistes cherchent-ils tous à créer un califat, dans lequel se mêlent pouvoirs religieux et temporel ? Mustapha Kemal Atatürk, grand laïc, a supprimé en 1924 le califat, dont le siège se trouvait à Constantinople mais ce concept revient depuis un an dans les paroles d’islamistes radicaux, et l’on se demande quels sont les mouvements qui veulent réinstaurer le califat.
Pourriez-vous nous tracer des pistes de lutte contre la radicalisation ? Votre observatoire a-t-il entamé une réflexion sur les expériences conduites dans ce domaine en Allemagne et au Danemark ?
M. Raphaël Liogier. J’ai expliqué que le terme de « djihad » signifiait « effort continu », mais que cette interprétation fut controversée dès l’origine et que certains guerriers utilisaient ce mot ; cependant, il ne fut pas lié au martyr, cette association apparaissant plus tard et alimentant d’autres controverses.
Le fondamentalisme parcourt en effet toute l’histoire de l’islam, certains musulmans affirmant que le Coran est la parole de Dieu que l’on ne peut modifier, quand d’autres disent qu’une marge d’interprétation existe, le Coran n’étant que la « mère du livre ». Le néo-fondamentalisme s’est construit à partir d’un rapport particulier à l’Occident ; il aboutit à l’islamisme et, dans cette configuration, ce mouvement souhaite prendre le pouvoir, par les élections pour les réformistes. Quant au salafisme, la globalisation a éclaté les cinq écoles en une myriade de tendances.
Mon rôle n’est pas de dénoncer les attentats, même s’ils m’ont bien entendu choqué ; je cherche à analyser l’islamisme radical afin de trouver les moyens de lutter contre certaines pratiques.
Dès la création de la mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS), je me suis opposé à ce que l’on qualifie de sectaire tout mouvement qui paraissait différent et j’ai accueilli favorablement la transformation de la MILS en Miviludes, chargée, elle, de se pencher sur les dérives sectaires. On avait constitué un faux mouvement de culte des yaourts à l’observatoire du religieux – sur lequel la MILS s’était penchée – pour critiquer le fonctionnement de cette mission. En revanche, il y a lieu d’étudier les mouvements endoctrinant les gens afin de lutter contre eux. La MILS et la Miviludes procédaient hélas à des généralisations fortement idéologiques et entravaient le combat contre les sectes mené par les ministères de terrain – intérieur, éducation nationale, santé et agriculture. Ceux-ci se sont opposés aux biais de la MILS puis de la Miviludes. Lors d’une audition, M. Didier Leschi, chef du bureau des cultes au ministère de l’intérieur, avait été pris à partie car il ne disposait pas des éléments permettant de nourrir les idées préconçues de la mission.
L’endoctrinement ne s’effectue plus par une radicalisation théologique, mais à partir de slogans et par le renversement du sens du stigmate, les rêves déchus de ces jeunes – générateurs de haine de soi et donc d’hostilité envers les autres – étant présentés comme des épreuves subies sur le chemin de l’obtention du statut du héros djihadiste, permettant ainsi de construire un récit de vie positif.
Les locuteurs politiques et médiatiques ont une forte responsabilité lorsqu’ils nourrissent le théâtre de la guerre culturelle ou identitaire générale. Dans cette pièce, des acteurs, dont la parole a alimenté le débat sur l’identité nationale, pleurent sur le vrai peuple français que l’on tromperait et dont l’identité – définie comme le phénomène de peur de ne plus être identique à ce que l’on a été – serait attaquée dans son essence en France et en Europe ; dans cette configuration, le musulman incarne l’ennemi qui vise à islamiser le pays – ce que j’avais décrit dans mon livre Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective. Ainsi, une alimentation halal n’est pas suivie par hasard, mais dans le but d’islamiser la société. La plupart des musulmans – même ceux n’ayant pas de pratique religieuse – ressentent ce discours comme une discrimination, car il assigne ces personnes à une essence musulmane plutôt que française. Cela débouche sur l’injonction, très mal ressentie, de se désolidariser d’actes en tant que musulmans et entretient chez certains le sentiment de l’existence d’un complot. Le héros défendant le peuple français peut être un journaliste ou un écrivain publiant un livre qui se vendra immédiatement à des centaines de milliers d’exemplaires même sans publicité. Enfin, sur cette scène évolue également l’allié de l’ennemi, le traître multiculturaliste. Dans ce contexte, les personnes très fragiles peuvent passer à l’acte de manière symbolique ou, si elles souffrent d’un problème profond et grave d’individuation, commettre des actes violents.
Le califat occupe une place omniprésente dans l’imaginaire, même inconscient, des musulmans ; il peut revêtir des traits abstraits ou spirituels, mais il peut également représenter une utopie politique à l’image de la société sans classes de Karl Marx.
En ce qui concerne les pistes de lutte contre la radicalisation, il convient de ne pas s’adonner à la moralisation consistant à interpréter l’islam à la place des musulmans ; que l’on impose de montrer son visage dans l’espace public en France se conçoit, mais la République n’a pas à entrer dans les controverses religieuses sur le port du voile car cela froisse les musulmans, y compris ceux qui sont opposés au port du niqab.
Il y a également lieu d’appliquer strictement la laïcité et de sortir d’une politique patrimonialisée qui fait le jeu de l’extrême-droite car elle consiste à défendre ce principe comme le château de Versailles : on le fait visiter, mais il n’existe plus effectivement. Nous devons éviter de défendre des absurdités juridiques comme l’affirmation de la neutralité de l’espace public : depuis 1789, celui-ci est un lieu d’expression des idées et des convictions, y compris religieuses, des citoyens. Promouvoir une telle neutralité s’oppose à la laïcité, à la loi de 1905 et à la jurisprudence du Conseil d’État ; seuls les agents publics doivent s’y soumettre afin de garantir la coexistence des diversités dans un respect mutuel que porte la devise « Liberté, égalité, fraternité ». La chasse aux voix dans l’isoloir ne doit pas conduire à des prises de position irresponsables sur des sujets aussi sensibles.
M. le président Éric Ciotti. Disposez-vous d’éléments statistiques sur le nombre de musulmans en France et sur l’évolution du phénomène de radicalisation ?
M. Raphaël Liogier. Il est difficile de répondre à votre question en raison de l’absence de statistiques ethno-culturelles, mais on peut observer des tendances : la proportion de musulmans dans la population française ne s’accroît pas et on ne constate pas de mouvement de conversion massif, contrairement au néo-évangélisme qui recrute beaucoup, y compris en Seine-Saint-Denis.
Il existe une multitude de phénomènes de radicalisation. Il convient ainsi de distinguer les radicalisations salafistes piétistes parfois individualistes et à la limite d’un ascétisme new age, qui constituent la tendance la plus dynamique depuis le début des années 2000 du phénomène de durcissement du discours, notamment antisémite, reposant sur une logique paranoïaque. Le problème d’appréhension du djihadisme réside dans le fait qu’il sort de ces catégories-là. 20 % des djihadistes ne sont pas nés dans un milieu musulman ; ils passent au djihadisme sans passer par la case « Islam » et ne sont pas contrôlés par la communauté.
La porosité existe d’autant plus que les idéologies précises et les organisations stables ont disparu ; voilà pourquoi nous devons qualifier ces groupes de filières plutôt que de réseaux. Ainsi, la logique de label a prévalu pour les revendications des attentats à Paris, les frères Kouachi agissant pour Al-Qaïda au Yémen et Amedy Coulibaly pour Daech, alors que ces organisations sont opposées. Le réseau n’existe pas tant que ne se constitue pas la cellule regroupant des individus qui se rencontrent et qui se forment à l’action armée. C’est à ce moment-là qu’ils deviennent musulmans, une fois entrés dans le djihadisme, et non pas l’inverse.
M. Claude Goasguen. J’ai trouvé vos explications sur les parts de marché et sur la terminologie employée – le mot de « punk », par exemple – très intéressantes. Ces personnes se revendiquent de la religion musulmane – même s’ils utilisent cette identité comme une couverture – et on peut se demander pourquoi les responsables musulmans ne réagissent pas davantage. Pourquoi étaient-ils absents à la manifestation du 11 janvier ? Pourquoi les réactions du Conseil français du culte musulman (CFCM) furent-elles aussi faibles ?
Dans votre pertinente distinction entre les imams, vous avez sous-entendu avec raison qu’il existait des imams autoproclamés qui divergent des classiques. Parmi les imams officiels, certains défendent vigoureusement le djihadisme, à l’image de celui de Saint-Chamond. Peut-on amener les représentants du sunnisme établi à dénoncer avec plus de force ceux qui ne sont que des fidèles de couverture et d’adoption ?
M. Olivier Falorni. Vous avez affirmé après les attentats de début janvier que le véritable sujet était de comprendre pourquoi l’islam était perçu comme un ennemi. Vous estimez que le rejet des musulmans dans les sociétés européennes alimente le recrutement des filières djihadistes. Le risque d’un creusement du fossé entre les musulmans et le reste de la population s’avère réel, les incidents ayant émaillé la minute de silence dans les établissements et le rejet de certains enseignements le confirmant malheureusement. Les jeunes habitant les banlieues peuvent faire l’objet de discriminations, quelles que soient leur religion ou leur couleur de peau, et manquent de repères et de connaissances de ce que signifient le vivre ensemble, la religion, la laïcité et la morale. Dans cette société de court terme, individualiste et où les idéologies sont affaiblies, ces sujets se posent de manière aiguë. Afin de défendre la laïcité contre ces menaces, Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche souhaite que l’enseignement laïc du fait religieux soit renforcé.
Quel rôle peut jouer l’école pour éviter que l’islam soit perçu comme un ennemi ? Faut-il y aborder différemment le fait religieux ?
Certaines propositions de l’observatoire de la laïcité, comme le développement effectif de l’enseignement laïc du fait religieux dans les établissements scolaires, font l’unanimité ; d’autres, comme le soutien à la création d’établissements privés de théologie musulmane et de formation à l’islamologie ou l’instauration de conseillers humanistes chargés d’aider les détenus à résister à l’influence de mouvements extrémistes, provoquent au contraire un vif débat. Les signes d’appartenances à l’islam sont devenus plus visibles qu’au cours de la précédente décennie. Certains en appellent à une application plus ferme de la laïcité pour conjurer l’échec de l’intégration. A contrario, M. Jean Baubérot défend l’esprit et la lettre de la loi de 1905 portant séparation des églises et de l’État, car il estime qu’il s’agit d’une loi de paix sociale permettant la manifestation du religieux dans l’espace public ; il pense que la nouvelle laïcité diffère de celle de 1905 et porte en elle le risque d’être liberticide, contre-productive et de nourrir des ressentis victimaires. Je ne partage pas cette position, mais quelle est la vôtre ?
M. Jean-Claude Guibal. Monsieur le professeur, à vous entendre, le djihadisme ne serait qu’une collection d’aventures individuelles. Celles-ci entretiennent-elles un rapport avec la situation au Moyen-Orient ? Sommes-nous confrontés à une guerre de civilisation s’inscrivant dans le cadre de l’analyse dressée par M. Samuel Huntington ? Les politiques conduites par les différentes puissances au Moyen-Orient nourrissent-elles la diffusion du djihadisme dans le monde entier ?
M. Raphaël Liogier. L’islam connaît des difficultés d’organisation et de désignation de personnes représentant réellement les fidèles et l’État a tendance à promouvoir des individus qui lui siéent mais dans lesquels les musulmans ne se reconnaissent pas.
Dans la première affaire des caricatures danoises, un imam néo-fondamentaliste très dur et critique à l’égard de l’Occident a attaqué le journal les ayant publiées. Pourtant, de nombreux musulmans danois – plusieurs milliers – ont signé une pétition affirmant que ces dessins ne les faisaient pas rire, mais qu’ils ne voulaient en aucune façon attaquer et limiter la liberté d’expression. Qui a entendu parler de ce texte ? Personne ! En auriez-vous eu connaissance s’il avait affirmé que la liberté d’expression devait s’effacer devant le respect dû à la religion musulmane ? Bien entendu ! Il existe donc un problème de relais, tellement profond aujourd’hui qu’il a fait naître un climat de suspicion. Les musulmans sont d’autant plus interdits que ces attentats, qui les horrifient, ne sont pas commis par des pratiquants, contrairement à la situation des années 1990. Ils craignent que l’unanimité du pays se fasse contre eux. En 2003, M. François Baroin, dans un rapport remis au Premier ministre, écrivait que la laïcité pouvait entrer en conflit avec les droits de l’Homme et qu’elle devait prévaloir sur eux. Au-delà du ridicule logique que révèle cette proposition, la laïcité étant un produit direct des droits de l’Homme, son esprit visait le communautarisme, présenté comme seulement musulman.
J’appelle « paradigme Tariq Ramadan » l’accusation permanente du double langage. Les discours français et arabes de M. Tariq Ramadan ont été analysés ; lorsqu’il s’adresse en arabe à des musulmans, son discours est de nature théologique, et il devient démocratique lorsqu’il parle dans les médias des pays occidentaux. Un musulman qui condamne un acte terroriste, une attaque ou une pratique sera systématiquement accusé d’employer un double discours s’il continue en même temps de se présenter comme musulman.
Depuis les attentats de janvier, certaines personnes affirment qu’ils ne peuvent pas avoir été planifiés par des musulmans et qu’il s’agit d’un complot des élites. Pourquoi un tel fantasme peut-il prospérer ? Parce qu’il répond à l’accusation de certains acteurs de la scène nationale accusant les musulmans de suivre un objectif d’islamisation de la société dès qu’ils ouvrent une boucherie halal ou portent un voile.
Il convient d’éviter la surinterprétation, dans un climat de guerre identitaire, de la loi, par exemple, par les proviseurs ; ainsi, un chef d’établissement a convoqué une jeune fille sous prétexte qu’elle n’avait retiré son voile qu’à l’entrée de l’école et, qu’à l’intérieur de celle-ci, elle portait une robe longue qui fut interprétée comme l’expression de son appartenance religieuse. Le proviseur a regardé l’étiquette de sa robe pour vérifier qu’elle ne provenait pas d’un pays arabe. L’écrasante majorité des musulmans n’ont pas considéré que la loi de 2004 relative aux signes religieux dans les écoles publiques était juste ; en revanche, ils l’ont respectée, même si, comme tous les acteurs sociaux, ils essaient d’en contourner les obligations sans l’enfreindre. Il y a lieu d’éviter les surinterprétations du droit dans les services publics et de ne pas relier des demandes excessives au fait d’être musulman.
Les bouleversements au Moyen-Orient ont eu une importance considérable ; dans les années 2000 a émergé le grand bain informationnel dans lequel tout événement a un effet immédiat. Lorsqu’une bombe explose à Gaza, des personnes, musulmanes et dont la famille provient de pays arabes, auront l’impression qu’elle aura été lancée dans leur jardin. En outre, ce processus déforme l’événement. Ce qui se passe au Moyen-Orient apparaît à la fois comme lointain – donc attirant en termes d’aventures – et proche, et possède ainsi un impact en France.
La projection de l’idée de la guerre de civilisation participe de la mise en scène de la guerre identitaire. M. George Bush et Oussama ben Laden étaient des adeptes du concept de guerre de civilisation qui permet une construction guerrière du monde. Bernard Lewis utilise pour la première fois cette expression en août 1957 à la suite du conflit du canal de Suez, qui a vu Nasser présenter l’islam comme la religion des pauvres et des dominés.
M. Patrice Prat. Monsieur le professeur, je vous remercie pour votre éclairage qui permet de dépassionner un sujet aussi important. Certaines voix s’élèvent pour affirmer que le poids de l’islam ne cesse de croître dans les opinions, quand d’autres estiment que cette religion perd de l’influence dans le monde. Qu’en est-il réellement ? La radicalité n’est-elle pas la conséquence de la baisse du pouvoir de l’islam à l’échelle de la planète ?
La notion d’islam de France vous paraît-elle pertinente ? Quels sont les freins, les risques et les obstacles placés sur le chemin de sa constitution ?
M. Pierre Conesa a proposé dans un rapport que l’on cesse d’utiliser les termes d’« islamisme » et de « terrorisme islamique » pour leur préférer celui de « salafisme djihadiste » plus précis et moins stigmatisant pour l’ensemble des musulmans ; nous pouvons relayer cette suggestion, mais celle relative à la revendication pour la France – où l’islam représente la deuxième religion – d’un siège à l’organisation de la conférence islamique (OCI) peut susciter une controverse plus aiguë : quel est votre avis sur la question ?
M. Serge Grouard. Je vous remercie pour votre éclairage de phénomènes inscrits dans un temps long – cher à Fernand Braudel – car il permet d’en percevoir les complexités. Nous devons nous nourrir des éléments que les auditions nous apporteront, car notre commission devra émettre des propositions.
L’observatoire du religieux peut-il évaluer l’étendue de l’implantation de cette radicalité dans notre société ? Sommes-nous aveuglés par une surreprésentation médiatique de ce phénomène ? Celui-ci se maintient-il à un niveau habituel ou prend-il de l’ampleur ? Dans les communautés musulmanes, l’attrait du djihadisme joue-t-il sur quelques individus ou sur une population plus large ? Une mesure, même imparfaite, serait nécessaire pour déterminer la nature des mesures à proposer.
Mme Chaynesse Khirouni. Monsieur le professeur, je comprends difficilement comment s’opère la transformation de l’humiliation ressentie en épreuve permettant au jeune de se construire un récit positif ; ce n’est quand même pas une vidéo qui entraîne le passage à l’acte violent. Comment ce processus s’enclenche-t-il et débouche-t-il sur une radicalisation dans la durée ?
Vous avez évoqué un climat de suspicion à l’encontre des musulmans, mais vous n'avez pas employé le terme d’« islamophobie ». Considérez-vous que ce terme n’est pas approprié ? Décrit-il pertinemment une réalité ?
La communauté musulmane n’est pas homogène et n’existe pas en tant que telle, puisque certains sont non croyants, d’autres croient en Dieu mais ne pratiquent pas, et les derniers suivent une activité religieuse. Si l’on considère qu’il n’existe qu’une seule communauté, celle des citoyens, on ne peut pas s’adresser aux musulmans en tant que tels, surtout pour les sommer de condamner les attentats et de manifester le 11 janvier dernier. Quelle est votre réflexion sur cet aspect de la question ?
M. Henri Jibrayel. Monsieur le professeur, je suis élu dans une circonscription située dans les quartiers nord de Marseille qui compte une vingtaine de mosquées. Des phénomènes d’endoctrinement s’y développent, et l’on devrait s’interroger sur une révision de la loi de 1905. Le patrimoine communal marseillais coûte à la ville 20 millions d’euros par an pour l’entretien des églises ; dans la même ville, des espaces de prière musulmans sont organisés dans des sous-sols et des garages dans des conditions abominables. La République doit à nos concitoyens musulmans des lieux de culte dignes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Après le prêche du vendredi en milieu de journée, quelques jeunes se retrouvent dans ces endroits autour d’un prédicateur étranger qui peut les amener à rejoindre les groupes que vous avez évoqués dans vos propos. Pensez-vous qu’il faille réviser la loi de 1905 ?
Enfin, l’Iran est-il impliqué dans les mouvements djihadistes en France ?
M. Christian Assaf. L’idée d’une radicalisation religieuse moins avérée qu’il n’y paraît dans le profil de Mohammed Merah ou des frères Kouachi est intéressante ; ces gens buvaient de l’alcool et se rendaient en discothèque quelques mois seulement avant le passage à l’acte. De même, des individus partent en Syrie faire le djihad alors qu’ils sont convertis depuis six mois. La notion de rencontre des humiliations est féconde et elle nous interroge sur les réponses à apporter : suffit-il de placer à l’isolement les personnes susceptibles de quitter le territoire national pour s’engager dans le djihad et de les libérer de leur endoctrinement ou devons-nous les considérer comme des patients devant se soumettre à une prise en charge psychiatrique ?
M. Raphaël Liogier. Dans mon livre Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, je montre que la place quantitative de l’islam décroît très légèrement dans le monde et que l’on ne peut donc absolument pas parler d’expansion ; le taux de fécondité des femmes iraniennes se situe ainsi en dessous du seuil de renouvellement des générations. La progression de l’alphabétisation des femmes algériennes cause des problèmes démographiques, cette règle universelle du rapport inverse entre éducation et taux de fécondité démentant la crainte exprimée par le général de Gaulle d’une « bougnoulisation » du Parlement si l’Algérie restait française. En outre, l’islam est totalement désorganisé dans le monde, car il est animé de courants religieux et politiques fort nombreux. En revanche, notre époque voit la plus grande progression religieuse de toute l’histoire de l’humanité avec la croissance des mouvements évangéliques, néo-évangéliques, pentecôtistes et néo-pentecôtistes ; on n’évoque jamais ce phénomène, alors qu’il n’est pas absent du conflit irakien.
Le premier djihadisme, cohérent idéologiquement, était lié à l’échec de l’islam politique, mais la ressource essentielle du mouvement actuel réside dans un réflexe de réaction désespérée et violente face à l’agonie ; en effet, le monde musulman décline sous l’effet de la mondialisation. La mode du niqab devient une mode globale qui balaie l’ensemble des différenciations des islams traditionnels et nationaux.
J’ignore s’il existe un islam de France institutionnel, mais il est évident qu’un islam français s’est développé, dont l’une des caractéristiques tient à l’attachement à la République. Un islam européen a également émergé et il possède des spécificités propres qui dissolvent les tendances des pays dont sont originaires ses fidèles.
Il faudrait employer l’expression de « djihadisme terroriste » pour rattacher le nom du mouvement à sa revendication spécifique et à son action. Il conviendrait également d’éviter l’expression de « musulmans modérés » qui sous-entend que l’islam serait un poison dont seule une très petite consommation ne serait pas dangereuse et qui gomme les situations où des personnes fondamentalistes rejettent tout acte extrémiste ; des catholiques intégristes ont pu s’opposer à la loi sur le mariage pour tous lors de manifestations sans représenter une menace pour l’ordre public et la sécurité nationale. L’expression de « musulman modéré » a des effets délétères qui peuvent alimenter des comportements de radicalisation.
Je n’ai pas d’avis sur la présence de la France à l’OCI.
On a besoin d’un laboratoire qui travaille, non sur l’islam en particulier, mais sur la diversité et les croisements interculturels, et qui analyse les conséquences de ces phénomènes qui se révèlent très complexes. Nous tentons de nous pencher sur ces questions, mais nous ne disposons pas de moyens suffisants pour mener des études approfondies en la matière.
Lorsque j’affirme que l’islam sert de prétexte et non de cause pour les personnes qui quittent la France pour se lancer dans le djihadisme, je ne cherche pas à lutter contre les préjugés véhiculés à l’encontre des musulmans ; en outre, l’utilisation de l’islam comme couverture peut faire naître chez de jeunes Français non issus de l’immigration et souffrant du même problème d’individuation une volonté de défendre la société et la culture françaises vues comme oppressées par les musulmans ; parmi ces personnes, les plus fragiles peuvent devenir des Anders Breivik.
Ce phénomène social est relatif à l’islam du fait de la situation sociale et économique des musulmans et de la colonisation, mais il tend à le dépasser. Nous devons être vigilants sur cette évolution. Le danger pour la sécurité découle de la difficulté à identifier les personnes fragiles et d’ores et déjà animées d’un désir de violence, car elles ne passeront pas par une longue période d’endoctrinement religieux avant le voyage de formation à l’action en Syrie ou ailleurs.
Je ne nie évidemment pas l’existence d’actes d’islamophobie en France, mais je n’emploie pas ce terme car il nomme moins bien les choses que celui d’« islamoparanoïa ». Le suffixe de phobie décrit la peur alors que celui de paranoïa indique que l’objet de la peur est appréhendé par le patient comme agissant spécifiquement contre lui. Aujourd’hui, les Européens rencontrent un problème de narcissisme lié à leur identité et à leur place dans la globalisation ; d’ailleurs, l’Europe occidentale est la zone où la mondialisation crée le plus d’inquiétudes, alors qu’elle la menace moins que des pays d’Afrique subsaharienne. On peut comprendre la loi de 2004 qui concernait les écoles ou celle de 2010 qui pouvait répondre à une exigence de sécurité et donc d’identification des personnes dans l’espace public. En revanche, le débat sur l’interdiction du simple foulard à l’université est incompréhensible ; comment les musulmans peuvent-ils interpréter une telle prohibition alors qu’il n’y a ni enjeu d’ordre public – aucun cours n’est interrompu – ni besoin de protection contre les manipulations, puisqu’il s’agit de femmes adultes qui étudient et qui souhaitent réussir ? Lorsque l’on stigmatise les prières dans la rue – liées à la trop faible taille des mosquées – sous le terme d’« occupation » de l’espace public, on emploie un mot qui n’est pas neutre dans l’histoire française et qui projette une intentionnalité guerrière sur l’ensemble d’une population. Tout cela participe de l’islamoparanoïa qui suppose le sentiment du danger et qui induit un déploiement dans l’urgence de la laïcité ; dans ce contexte, les musulmans nourrissent l’impression qu’on leur impose une laïcité d’exception.
Il n’est pas nécessaire de réviser la loi de 1905, car elle défend la liberté de culte pour chaque religion et sans traitement particulier. La République doit permettre à tous les citoyens de pratiquer leur culte dans de bonnes conditions ; la loi sur la laïcité a d’ailleurs déjà été amendée afin que l’État puisse financer des réparations de bâtiments du culte qui n’entrent pas dans la catégorie du patrimoine, édictée en 1905.
Une expérience est conduite en Norvège sur les djihadistes qui reviennent au pays et qui n’ont pas commis d’actes répréhensibles : au lieu de les enfermer, on les encadre pour qu’ils participent à des actions humanitaires afin d’orienter leur volonté d’action pour les populations qu’ils jugent opprimées. Cela leur permet de se construire une narration positive, héroïque et virile.
Enfin, l’Iran perd des parts dans le marché de la terreur depuis les succès de Daech.
M. Patrick Mennucci, rapporteur. Monsieur le professeur, nous vous remercions d’avoir accepté notre invitation. Nous pâtissons d’un manque de travaux universitaires sur ces sujets. Un projet d’un département d’études musulmanes a été bloqué à l’université de Strasbourg il y a une dizaine d’années. Quelles actions devrions-nous préconiser en la matière ?
M. Raphaël Liogier. Oui, nous avons besoin d’un gros laboratoire travaillant sur ces questions, et l’initiative de Strasbourg était bonne car elle visait à créer un lieu dévolu à l’étude de l’islam – l’université de cette ville étant la seule en France à compter une formation en droit musulman et en islamologie – et contrastait ainsi avec l’idée qui peut paraître condescendante de formation des imams.
M. le président Éric Ciotti. Je vous remercie, Monsieur le Professeur.
AUDITION DE M. GILLES KEPEL, PROFESSEUR À L’INSTITUT D’ÉTUDES POLITIQUES DE PARIS
Compte rendu de l’audition, ouverte à la presse, du mercredi 4 février 2015
M. Patrick Mennucci, rapporteur. M. le président Éric Ciotti est retenu à Nice en raison de l’agression de trois militaires survenue hier. Monsieur le professeur Gilles Kepel, nous vous remercions d’avoir répondu à l’invitation de notre commission d’enquête portant sur la surveillance des filières et des individus djihadistes. Nous souhaiterions entendre votre analyse de l’évolution du djihadisme et connaître vos réflexions sur les moyens de lutter contre la radicalisation – même si ce terme fait débat – des individus.
Cette audition est ouverte à la presse ; la commission pourra citer dans son rapport tout ou partie de votre intervention, le compte rendu de cette audition vous ayant été préalablement soumis.
L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées dans le cadre d’une commission d’enquête de déposer sous serment. Elles doivent jurer de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite, monsieur Kepel, à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».
(M. Gilles Kepel prête serment).
M. Gilles Kepel, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris. Mesdames et messieurs les députés, je vous remercie de m’avoir invité à participer à vos travaux dans ce moment particulièrement intense que vit notre pays. Il s’avère aujourd’hui nécessaire d’améliorer l’articulation entre la connaissance universitaire et la sphère de la décision publique ; une plus grande fluidité entre ces deux mondes nous aurait permis de disposer d’outils d’analyse plus efficients. Je fais part de cette conviction dans le rapport que je viens de remettre au Premier ministre ; commandé par son prédécesseur, ce travail m’a occupé pendant onze mois au cours desquels j’ai visité vingt-trois pays pour tenter de comprendre comment nos partenaires, nos adversaires ou nos contacts géraient les questions relatives à la région Moyen-Orient-Méditerranée-Afrique du Nord qui englobe le triangle reliant Téhéran, Bamako et Roubaix. Les sociétés européennes évoluent et se transforment dans un rapport d’interdépendance avec les mutations en œuvre en Afrique du Nord : Khaled Kelkal, Mohammed Merah, Mehdi Nemmouche, Chérif Kouachi, Saïd Kouachi et Hayat Boumeddiene sont originaires de familles provenant d’Algérie, et Amedy Coulibaly du Mali, ces deux pays ayant été d’anciennes colonies françaises ; l’hexagone n’est plus seulement l’héritier d’ancêtres gaulois, mais celui de l’empire colonial. Si lors des indépendances, et pour des raisons diverses, on a cru, de chaque côté de la Méditerranée, pouvoir tirer un trait sur ce passé partagé pour le meilleur et pour le pire, la réalité actuelle montre que ce mélange est effectif. Marseille incarne cet assemblage et l’on ne peut pas comprendre cette ville sans la penser dans sa relation à l’Algérie. La recherche universitaire perçoit cette dimension qu’elle réinscrit dans le temps long.
Les médias traditionnels subissent aujourd’hui une crise profonde de définition et d’identité du fait de la concurrence exercée par les réseaux sociaux ; l’une des innombrables lectures de l’affaire Charlie Hebdo repose sur l’assassinat de l’équipe rédactionnelle d’un média papier par des individus qui n’en avaient sans doute jamais lu un seul exemplaire et qui étaient perfusés par des réseaux sociaux incontrôlables.
Le Premier ministre étudiera les préconisations de mon rapport et la représentation nationale devrait se pencher sur les enjeux qui concernent l’université française.
En effet, l’université peut fournir une clef d’élucidation des événements récents. Lorsque j’ai appris la tuerie à la rédaction de Charlie Hebdo, tout était clair pour moi car je connaissais le mode d’emploi de ce type de groupe que j’avais traduit en français dès 2008 dans mon livre Terreur et martyre. J’y expliquais la nature de la troisième génération du djihad ; à l’époque, je n'avais reçu que très peu d’attention car la théorie développée par ces idéologues ne pouvait pas encore être mise en pratique puisque les conditions objectives – comme l’on dit à la gauche de l’hémicycle – n’étaient pas encore réunies. On vivait dans un monde merveilleux où YouTube n’existait pas encore, où Facebook était peu connu, où Twitter n’avait pas pris son envol, où l’hameçonnage – ou phishing – sur Internet n’était pas répandu et où, surtout, il n’y avait pas de champ de bataille pour expérimenter le nouveau djihad à portée d’un vol charter coûtant 90 euros. Néanmoins, le modèle était créé.
Le djihad armé a pris son envol lors de la guerre civile en Afghanistan dans les années 1980, au cours de laquelle les combattants afghans et les djihadistes étrangers – venus d’Algérie, d’Égypte et déjà un peu de France, particulièrement de la région lyonnaise – ont été financés par les pétromonarchies du Golfe et entraînés par la CIA pour infliger un Vietnam à l’URSS. De fait, le 15 février 1989, l’armée rouge quitta Kaboul défaite et le Mur de Berlin tomba quelques mois plus tard, le 9 novembre 1989. Les moudjahidines afghans et leurs alliés djihadistes étrangers – que l’on appelait alors à Washington les combattants de la liberté ou freedom fighters – ont porté l’estocade à la dimension militaire du système soviétique. Cette guerre fut aussi l’occasion pour les pétromonarchies sunnites de réaffirmer leur ascendant sur le langage de l’islam mondial face à la prétention de l’Iran khomeyniste d’exercer ce rôle ; cet épisode permit à l’interprétation militaire et violente du djihad de faire son retour sur la scène politique internationale. Lors des guerres d’indépendance, cette dimension ne se situait qu’à l’arrière-plan ; certains acteurs de la guerre d’Algérie la dépeignaient comme un djihad et ils utilisaient ce vocabulaire pour toucher les populations rurales, peu exposées à la culture française et occidentale, au travers d’un journal, El Moudjahid – Le combattant du djihad. Cependant, cette référence était bien moins importante pour les indépendantistes algériens que le tiers-mondisme ou le marxisme.
Le vocabulaire intellectuel du djihad et la construction du monde reposant sur une vision littéraliste, salafiste et radicalisée des écritures s’imposent à la suite de la guerre en Afghanistan. Les États-Unis et les dirigeants du Golfe pensaient pouvoir instrumentaliser les djihadistes, ceux-ci rentrant chez eux lorsque l’on cesse de les payer ; cette théorie, exposée par ZbigniewBrzezinski dans le Grand échiquier, s’est avérée erronée. Lorsqu’ils retournèrent dans leur pays, ils s’efforcèrent de dupliquer l’expérience du djihad afghan chez eux, tentatives qui échoueront du fait de l’absence de soutien américain. La théorie du 11 septembre sera pensée dans ce contexte et fera éclore la deuxième génération du djihad.
Ayman al-Zaouahiri, médecin égyptien et bras droit d’Oussama ben Laden dont il a pris la succession, pensait que les masses musulmanes avaient peur de se révolter contre les despotes algériens, égyptiens et autres, marionnettes et laquais de l’Occident, et qu’il convenait de frapper ce dernier afin de montrer qu’il n’était qu’un colosse aux pieds d’argile ; ces actions devaient faire perdre de leur lustre et de leur assurance aux tyrans des pays arabes et inciter les peuples à les renverser. Telle est la stratégie qui conduit aux attaques du 11 septembre 2001 : privilégier la lutte contre l’ennemi lointain plutôt que contre l’ennemi proche.
Le 11 septembre a un effet spectaculaire et semble marquer le début du troisième millénaire avec l’émergence du djihadisme comme force majeure dans les affaires internationales. Cette puissance s’avère avant tout symbolique et médiatique ; ce sont ses effets de souffle qui lui donnent un impact sur l’humanité et non sa capacité à transformer les mouvements profonds de l’économie et de la politique. En dépit des attaques du 11 septembre 2001 et de ses répliques madrilène et londonienne, l’objectif de favoriser le soulèvement des masses et l’instauration d’États djihadistes n’a pas été atteint. Pour les djihadistes et les islamistes radicaux, l’histoire se limite à la révélation : le prophète est venu sur terre pour apporter la bonne nouvelle et islamiser l’humanité. Si celle-ci n’est pas encore islamisée, la faute en incombe aux défauts et aux faiblesses des musulmans.
La veille du retrait soviétique d’Afghanistan, le 14 février 1989, Rouhollah Khomeiny lance une fatwa contre Salman Rushdie, coupable d’avoir blasphémé le prophète dans Les versets sataniques. Le blasphème du prophète représente un outil politique efficace pour exercer une hégémonie sur le discours de l’islam et se présenter comme le héros qui défend les musulmans outragés, offensés et humiliés à travers le monde ; les attaques contre Charlie Hebdo poursuivaient également ce dessein, même si ce but n’a pas été atteint. Quand Oussama ben Laden et ses acolytes défont l’URSS, ils ont l’impression de revivre la saga du prophète dont les successeurs avaient d’abord fait tomber l’empire sassanide, l’une des superpuissances de l’époque, avant de se retourner contre l’autre géant, l’empire byzantin, qui ne s’écroulera que 700 ans plus tard, en 1453 ; attaquer New York après avoir éliminé le système soviétique représentait une réplique des actions de leurs devanciers. Ils ont conçu le 11 septembre comme une suite de l’Afghanistan et se sont retournés contre l’autre superpuissance en mordant la main qui les avait nourris.
Toutefois, cette stratégie du djihad de deuxième génération se trouve contestée dès 2004 par un produit de l’université française, Abou Moussab al-Souri. Cet ingénieur syrien, originaire d’Alep et formé en France, faisait partie du cercle rapproché d’Oussama ben Laden et a fui l’Afghanistan après l’offensive lancée par les Américains à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Al-Souri explique que le 11 septembre fut une opération stratégiquement catastrophique, l’hubris de ben Laden l’ayant conduit à se tromper de cible – il fallait frapper selon lui l’Europe et non l’Amérique – et ayant fourni à George W. Bush l’opportunité d’obtenir les crédits militaires et politiques pour attaquer l’Afghanistan, détruire les talibans, démanteler une grande partie d’Al-Qaïda – y compris ben Laden qui fut tué en 2011 – et envahir l’Irak. Al-Qaïda a tenté de déployer une guérilla visant à infliger un nouveau Vietnam ou un Afghanistan aux Américains, mais cette tentative a échoué car, paradoxalement aidés par les chiites, les États-Unis ont empêché le djihad de se développer.
Une troisième génération du djihad a éclos après cet échec et c’est elle qui agit aujourd’hui. Son socle idéologique a été publié sur Internet il y a plus de dix ans, en 2004. Abou Moussab al-Souri connaît bien l’Europe, parle français et a épousé une ancienne gauchiste espagnole qu’il a « niqabisée » et dont il a pris le passeport. Il considère que les États-Unis sont trop forts et trop éloignés du champ de bataille et que l’Europe, au contraire, constitue le « ventre mou » de l’Occident. Il dresse le constat que les nombreuses populations originaires du monde musulman vivant en Europe y sont mal intégrées et souffrent de xénophobie, de racisme et de marginalisation ; al-Souri affirme qu’il convient de mobiliser ces personnes en leur enjoignant de ne pas s’assimiler dans les sociétés européennes, mais, au contraire, d’entrer en dissidence avec elles pour détruire l’Occident de l’intérieur. Pour atteindre ce but, il faut remplacer le système pyramidal, léniniste et centralisé du djihad – celui promu par ben Laden – par un modèle réticulaire et horizontal, qui n’est pas sans faire penser au rhizome révolutionnaire de Gilles Deleuze et qui vise à multiplier les provocations destinées à contraindre les États européens à surréagir, s’inspirant en cela des méthodes des Brigades rouges et de la Fraction armée rouge. Dans l’esprit d’al-Souri, ces attaques doivent conduire les sociétés européennes à développer ce que les islamistes appellent l’islamophobie, celle-ci donnant aux populations issues de cette culture le sentiment d’être persécutées et les incitant à se regrouper sous la bannière des plus radicaux. L’objectif est de favoriser la rupture avec les organisations d’intégration et avec les modèles de réussite, car de nombreuses personnes issues de l’immigration postcoloniale sont désormais élues de la nation française, ce phénomène ne datant que de la décennie écoulée.
Dans cette optique, trois cibles furent définies dès 2004 : les intellectuels libéraux, les juifs et les apostats. La société majoritaire s’identifie aux premiers et voudra se venger des musulmans, ce qui suscitera la réaction souhaitée de crispation identitaire et de guerre des cultures ; les juifs doivent être visés en tant que suppôts d’Israël et du sionisme, mais pas dans les synagogues comme le montrent les actions de Mohammed Merah, de Mehdi Nemmouche et d’Amedy Coulibaly ; les apostats sont les mauvais musulmans, population qui regroupe tous ceux qui ne suivent pas les djihadistes et qui sont donc passibles de la peine de mort. Les musulmans servant sous l’uniforme des impies se trouvent particulièrement visés : Mohammed Merah tue des militaires français à Montauban le 19 mars 2012, date du cinquantième anniversaire des accords d’Évian, en pensant qu’ils sont tous musulmans, alors que deux d’entre eux, dont un Antillais, ne l’étaient pas. Il me semble que le brigadier vététiste Ahmed Merabet a été abattu comme tel le 7 janvier 2015 ; d’ailleurs, le lendemain, la djihadosphère célébrait l’exécution de l’apostat. L’agression survenue hier à Nice fait suite à des instructions mises en ligne sur des sites djihadistes francophones de Syrie deux ou trois jours avant, incitant à poignarder un policier, lui prendre son arme et tuer un militaire. La logique qui anime ces assassinats est donc parfaitement connue des travaux universitaires depuis 2008, alors que l’on brocarde l’université pour son déphasage par rapport à la réalité.
Nos services de sécurité ont été victimes de leur succès, puisqu’entre 1996 et 2012, il n’y a pas eu d’attentat djihadiste en France. Beaucoup de jeunes d’origine algérienne vivant en France avaient, dans les années 1990, de la sympathie pour le Front islamique du salut (FIS) et n’aimaient pas le régime des généraux en Algérie. Lorsque la violence s’est exportée sur le sol français avec le détournement d’un airbus en 1994 et des attentats terroristes, les investissements réalisés par des familles algériennes en France pour gagner leur vie et lutter contre le chômage et le racisme furent menacés. Les pères de famille ont donc assuré l’ordre social et chassé les terroristes. À cette époque, les russophones des services de renseignement furent remplacés par les arabophones ; de nombreux spécialistes du monde arabe étudiaient à Sciences Po à l’époque – avant que Richard Descoings n’eût la géniale inspiration de fermer le département en décembre 2010 – et nous les avons vus rejoindre les services. Ceux-ci ont donc recruté des agents de qualité et leur mission fut favorisée par une bonne responsabilité sociale.
Aujourd’hui, l’émergence de la troisième génération de djihadistes n’a pas été perçue aussi rapidement qu’elle aurait dû l’être. On a traité Mohammed Merah comme un combattant de la deuxième génération alors qu’il représente un produit typique de la troisième. Aujourd’hui, nos connaissances sur Daech sont vastes et nous savons que les attentats de Paris ne sont pas le fruit du hasard, mais la mise en application d’un manuel. La deuxième génération, celle d’Al-Qaïda, n’a pas constitué un phénomène social en France : cette organisation n’a jamais compté 1 500 membres et il n’y avait pas 25 % de convertis, dont 30 % de femmes. L’idéologie fut élaborée en 2004 mais elle n’a été mise en œuvre que huit ans plus tard avec les assassinats perpétrés par Mohammed Merah – même si le meurtre du réalisateur néerlandais Theo van Gogh, le 2 novembre 2004, les préfigurait. Elle cherche à responsabiliser les individus après les avoir endoctrinés sur les réseaux sociaux ; il ne s’agit plus de demander à des imams radicalisés – tel Farid Benyettou – de recruter des exécutants comme dans la période précédente, car ces derniers sont identifiés par les services de renseignement. Des réseaux de solidarité entre pairs subsistent, mais l’auto-radicalisation domine désormais et se nourrit d’images édifiantes de bombardements d’enfants par l’armée de Bachar el-Assad en Syrie. Ces vidéos suscitent des identifications, entrent dans les modes de pensée et de représentation du monde des jeunes et provoquent des solidarités. C’est à cette culture que souhaite s’adresser la campagne « Stop djihadisme » du Premier ministre, celle-ci ayant déjà été détournée par les djihadistes qui s’en servent pour leur propagande. Ces jeunes sont repérés par la technique de l’hameçonnage sur Internet, sont endoctrinés et reçoivent, si possible, un entraînement militaire. Le front djihadiste syro-irakien offre une opportunité exceptionnelle pour développer cette filière et il pourrait s’étendre demain en Libye – dans cette optique, il s’avère capital d’éviter que la Tunisie tienne pour la Libye le rôle de lieu de passage occupé par la Turquie dans le conflit actuel, et les autorités tunisiennes sont extrêmement déterminées à conjurer ce risque.
Ce nouveau système réussit à traduire la grammaire du djihadisme dans la culture jeune – d’où le nombre élevé de convertis –, si bien qu’il représente un défi et un danger inédits. La police a ouvert un numéro vert destiné aux familles inquiètes de voir leurs enfants basculer dans le djihad : ce sont les parents des classes moyennes qui l’utilisent et non ceux des classes populaires qui peuvent avoir un enfant ou un membre de leur famille en délicatesse avec les services fiscaux ou la police. Cela montre que la menace ne touche pas uniquement les banlieues déshéritées. Les familles concernées sont, en revanche, très souvent fracassées. Mohammed Merah, Mehdi Nemmouche, Chérif Kouachi, Saïd Kouachi et Amedy Coulibaly proviennent de familles brisées où la mère a des mœurs difficiles et le père est un trafiquant, souvent expulsé et donc absent : ils ont tous été placés et l’on connaît bien leur parcours grâce aux notes de la protection de l’enfance et de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), qui seront précieuses pour l’étude. Ces vies nous interrogent sur notre société, ses failles et la capacité des discours d’endoctrinement à exploiter ces déchirures. Des personnes parties de Lunel pour rejoindre le champ de bataille syrien ont commis des exactions épouvantables – crucifixions et lapidations – qu’elles ont mises en ligne aux fins d’édification et de prosélytisme dans leur milieu d’origine.
L’université doit fournir des éléments permettant de comprendre la radicalisation, car les services de renseignement se focalisent sur la déradicalisation. Les connaissances de l’arabisant et de l’orientaliste sont nécessaires, mais elles doivent être reliées à d’autres disciplines comme la psychologie, l’histoire et la sociologie. La situation nous oblige à repenser notre société.
Les événements de janvier ne me rendent pas pessimiste sur la capacité de la société française à réagir. Les djihadistes cherchaient à la fragmenter et à mettre en place des guerres d’enclaves, musulmans contre juifs et contre chrétiens. Une préfiguration d’une telle situation s’est donnée à voir l’été dernier à Sarcelles, mais ce mécanisme ne s’est pas enclenché après les attentats de début janvier. Certes, une partie de la jeunesse n’a pas manifesté le 11 janvier et certains élèves ont refusé de respecter une minute de silence à la mémoire des victimes – même si des professeurs affirment qu’il aurait été difficile de faire suivre par des adolescents une minute de silence pour n’importe quel événement –, mais il n’est pas négatif que les clivages se soient exprimés de façon aussi clinique car nous allons pouvoir traiter leurs symptômes. Beaucoup d’enseignants m’écrivent pour me dire que leur hiérarchie ne les écoutait pas lorsqu’ils signalaient ce type de problème, mais que tel n’est plus le cas. Ils affirment être dorénavant prêts à se mettre en avant pour traiter ces questions et sauver la société en quelque sorte. J’y vois un signe très positif. Ainsi, une professeure d’anglais du lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen m’a écrit pour m’informer qu’elle avait créé il y a quatre ans un atelier d’autodéfense intellectuelle destiné à aider ses élèves à exercer leur esprit critique et à prendre du recul sur l’information qu’ils reçoivent chaque jour. D’autres enseignants m’ont fait part de projets similaires.
Lors d’une émission de radio, j’ai discuté avec un imam d’origine algérienne, né aux Mureaux, ayant grandi dans l’enfer du Val-Fourré et qui, parti à 15 ans en Syrie, s’inquiète aujourd’hui de l’action de radicalisation des réseaux sociaux et de la perte d’influence des imams. Or, pour la première fois depuis que je suis ces questions, soit une trentaine d’années, cet imam souhaite mettre en place des éléments de collaboration avec l’université pour sortir de l’isolement et se trouver plus en phase avec la jeunesse française de confession musulmane. Ces éléments sont nouveaux, intéressants et vont nous permettre de régler une partie des problèmes actuels.
Le traumatisme que nous avons vécu provoque une responsabilisation sociale, y compris, et c’est bien normal, de la part de nos compatriotes musulmans. Même si certains d’entre eux ont vécu le blasphème du prophète comme une humiliation, nombreux sont ceux qui souhaitent travailler sur ces questions pour réduire les clivages de la société et reformer le tissu social. Cela nécessite de rompre avec l’organisation en silos. Le Gouvernement a beaucoup insisté sur le rôle des instituteurs, des professeurs de collège et de lycée, et les messages que j’ai reçus montrent à quel point celui-ci est fondamental ; cependant, les représentations du monde se forment aussi à l’université, puisque la recherche y est logée, et oublier cette réalité reviendrait à se tirer une balle dans le pied. L’université et les pouvoirs publics doivent donc développer une coopération plus étroite : construisons une nouvelle relation entre le savant et le politique !
Présidence de M. Claude Goasguen, vice-président.
M. Patrick Mennucci, rapporteur. La commission devra formuler des préconisations et celles-ci ne concerneront pas uniquement le domaine de la sécurité. La question de l’université entre ainsi dans nos préoccupations et nous avons entendu M. Raphaël Liogier, directeur de l’observatoire du religieux à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, qui nous a dressés un constat très proche du vôtre sur le rôle de l’université et l’abandon dont elle souffre. À ce sujet, je souhaiterais vous interroger sur le projet de faculté de théologie musulmane à l’université de Strasbourg.
M. Joaquim Pueyo. Lors d’une campagne pour les élections municipales, nous avions tenté de distribuer des tracts à des jeunes d’une vingtaine d’années qui vendaient des livres que nous ne comprenions pas. Ils nous avaient rejetés au motif que la démocratie ne les intéressait pas. Quelques semaines plus tard, éclatèrent des violences urbaines au cours desquelles des voitures furent brûlées dans un quartier inaccessible aux pompiers et aux policiers pendant trois semaines.
Monsieur Kepel, vous évoquez beaucoup la laïcité dans vos ouvrages et vous affirmez que celle-ci, dans les cités, n’est pas perçue comme un espace neutre accueillant tout le monde, mais comme un vecteur de discrimination envers l’islam. Les entrepreneurs de l’islamisme attisent ce sentiment en présentant la laïcité et la démocratie comme le socle de l’islamophobie et en proposant des alternatives communautaires.
Les mesures que prend actuellement le Gouvernement se situent-elles à la hauteur du défi auquel nous sommes confrontés ? Ne pensez-vous pas que l’on a trop mis de côté les rites républicains pour privilégier la reconnaissance des spécificités de chacun ? Ne conviendrait-il pas de ranimer ces rites ?
Vous avez fait part de la nécessité de retisser le lien social : comment atteindre cet objectif et quel rôle doivent jouer l’école, les pouvoirs publics et tous ceux qui ont une responsabilité dans la société civile ?
M. Gilles Kepel. L’opération policière faisant suite aux attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 a fait l’admiration de l’Europe, et le Gouvernement a pris les mesures adaptées aux événements. Il convient maintenant de porter ces sujets dans l’enceinte de l’Union européenne (UE) et d’arrêter des dispositions dans ce cadre, car l’Europe tout entière est visée.
Les jeunes vivant dans des familles fracassées ont perdu tout repère et la République n’en fournit plus. Mme Dounia Bouzar explique bien le processus d’aliénation de type sectaire mis en œuvre pour couper les individus de leur famille ou de leurs professeurs. L’absence d’institutions et de rites auxquels on puisse adhérer pose un problème. La manifestation du 11 janvier dernier a d’ailleurs comblé ce vide, d’où sa grande portée symbolique. Les rites doivent avoir du sens et offrir la possibilité de s’identifier à eux. Les barbus de toute sorte ont brocardé la laïcité ces dernières années, alors qu’elle permet de vivre ensemble dans la pluralité et le conflit non-violent des opinions. Sur ce dernier point, il convient de ne pas alimenter la fiction d’une société réconciliée : des élus de droite et de gauche siègent à l’Assemblée nationale, nourrissent des convictions différentes, souhaitent battre leurs adversaires lors de ces moments ritualisés que sont les élections et, pourtant, ils ne s’étripent pas ! Cela permet de socialiser les clivages de la société dans un espace commun ; les divisions existent aussi dans les quartiers populaires et l’on doit trouver les moyens de les socialiser, objectif pour lequel les rites peuvent s’avérer utiles.
En 2003, lorsque je siégeais dans la commission présidée par Bernard Stasi et portant sur l’application du principe de laïcité dans la République, mon collègue M. Patrick Weil et moi-même avions insisté sur le fait que la laïcité française avait été conçue en 1905 comme une séparation entre l’Église et l’État, entre Rome et Paris. L’enjeu diffère aujourd’hui, car nous devons construire une laïcité non plus de séparation, mais d’intégration ; or, depuis dix ans, nous n’avons pas beaucoup progressé sur cette question.
M. Georges Fenech. Je souhaite connaître votre avis sur la nécessité d’une modernisation de la loi de 1905 et sur le financement des mosquées. La France compte environ 2 400 mosquées ; deux salles de prière se construisent par semaine. Les maires connaissent l’hypocrisie qui règne sur le financement des mosquées : il serait composé à 20 % de dons des fidèles, à 30 % de subventions déguisées – au travers de baux emphytéotiques notamment – et à 50 % de fonds provenant de l’étranger. Or, qui tient le financement, tient la formation des imams ; le financement donne en quelque sorte un droit de regard.
J’étais surpris que dans votre passionnant exposé vous ne fassiez pas mention des grandes autorités religieuses de l’Islam.
Enfin, que pensez-vous de la déclaration du président Al-Sissi, qui, de mon point de vue, s’apparente à de l’apostasie dans laquelle il demande aux autorités religieuses de revisiter le Coran ? Cette déclaration n’a pas trouvé l’écho qu’elle mérite selon moi.
M. François Pupponi. Si je partage votre constat, je suis moins optimiste que vous sur la capacité à apporter des réponses de fond et à mettre en place les structures adéquates.
Nous sommes capables de lutter, plus ou moins efficacement, contre les terroristes. Mais la montée en puissance de l’islamisme radical dans un certain nombre de territoires ne suscite aucune réaction. Les élus sont un peu livrés à eux-mêmes, chacun travaille de son côté, les enseignants de l’un, et les universitaires, de l’autre. J’ai proposé la création de cellules de veille par quartier pour travailler tous ensemble. Aujourd’hui rien n’est pensé ni mis en place. Les services de police croient pouvoir s’en sortir seuls, les enseignants aussi, les maires font ce qu’ils peuvent. Il n’y a pas d’organisation territoriale de la République pour lutter contre ces phénomènes. Je suis preneur de vos réflexions sur les structures qui devraient être créées pour y remédier. La volonté est là, les appels au secours ne manquent pas, mais rien n’est organisé au niveau local. Or, c’est à ce niveau que nous pouvons mettre en place un suivi individualisé.
Une note d’optimisme malgré tout, nous avons été capables il y a quinze ans en matière de délinquance de nous asseoir autour de la table et de travailler ensemble pour trouver des solutions. On y arrive, quartier par quartier.
N’est-il pas temps pour la République d’organiser enfin, dans un espace laïc, les relations et les règles de l’islam de France ? Les demandes des communautés musulmanes sont multiples, qu’il s’agisse des mosquées, de l’abattage rituel ou des cimetières. La France n’y répond pas. Chaque maire qui s’y essaie se voit taxer de communautarisme. Les donneurs de leçons sont nombreux mais, sur le terrain, les élus attendent des réponses concrètes et globales.
Autre question, les réseaux les plus introduits dans ces quartiers et les plus actifs sont turcs. Lors de la manifestation à Sarcelles, deux drapeaux étaient brandis dans la rue : le drapeau palestinien et le drapeau turc. Les mosquées turques qui profitent de réseaux très structurés et qui ne sollicitent aucun financement inquiètent car elles font concurrence aux mosquées traditionnelles. Les responsables de ces dernières viennent demander notre aide pour empêcher les dérives qu’ils observent. Les pouvoirs du maire que je suis sont un peu limités en la matière…
M. Gilles Kepel. L’intervention du maréchal Sissi devant les autorités de l’université Al-Azhar était en effet frappante. Il les a interpellées en cherchant à les mettre devant leurs responsabilités à l’égard de l’image que renvoie l’islam aujourd’hui.
Le grand imam, Ahmed al-Tayeb, qui a fait ses études en France, a certainement été un peu décontenancé. Mais les responsables d’Al-Azhar ont malgré tout l’habitude d’être tancés – Nasser le faisait déjà en son temps –, et de recevoir des injonctions de la part des dirigeants égyptiens. Il faut toutefois prendre cette déclaration avec prudence. Les institutions égyptiennes fonctionnent aujourd’hui grâce à l’appui des pétromonarchies du golfe et à l’élimination des Frères musulmans rendue possible par un très fort soutien aux salafistes. Il faut donc être averti des différents registres de discours existants. Néanmoins, la question que vous soulevez mérite d’être posée. On n’a sans doute pas suffisamment prêté attention à cette déclaration. Il est vrai que l’Égypte est, à tort, souvent réduite aujourd’hui à l’ordre qui y règne et au nombre de prisonniers politiques.
Le financement des mosquées et la formation des dignitaires du culte sont deux sujets qu’il convient de distinguer. S’agissant des mosquées et des lieux de prière, on peut reprocher à la République d’être inégalitaire. Les communes sont propriétaires des églises et les départements, des cathédrales construites avant 1905. Ce sont eux qui prennent en charge aux frais du contribuable les réparations. Il serait donc légitime aux yeux d’un citoyen non chrétien que son lieu de culte bénéficie des fonds publics dans le même but. Il ne s’agit pas là d’une entorse à la laïcité – si entorse il y a, elle date de l’attribution de la propriété aux communes. Je vous recommande le rapport au ministre de l’intérieur de Jean-Pierre Machelon sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics, dans lequel sont envisagées des dispositions pour étendre la dérogation pour les réparations. Il me semble qu’il y a là des pistes intéressantes.
Le statu quo n’est pas possible. Des lieux de prière musulmans se construisent aujourd’hui à un rythme très soutenu, environ deux par semaine. Dans les trois âges de l’islam en France – devenu islam de France –, cette question a occupé les années 1980 ; ensuite ce fut le tour de l’école avec l’irritant du voile, puis aujourd’hui du halal. Il ne me semble pas infaisable de faire évoluer les règles en matière de financement des lieux de culte. Il suffit que le législateur s’y attelle.
Quant à l’affirmation d’un lien entre financement et formation des imams, elle doit être nuancée car cela dépend aussi du type de formation des imams. Le plus souvent, l’imam est salarié d’une association. Par le passé, les contrats de travail léonins qui liaient les imams les incitaient à quitter la mosquée dès qu’ils le pouvaient pour un travail à l’usine mieux rémunéré. Aujourd’hui, toute une génération d’imams peut faire valoir des formations acquises à l’étranger de meilleure qualité. Il y a un marché du savoir islamique. Plusieurs dizaines, peut-être quelques centaines de personnes, connaissent bien l’arabe, la religion, l’imamat. La problématique est donc différente.
Faut-il organiser une formation d’imams en France ? Il me semble compliqué de vouloir imposer un contrôle de la formation des ministres du culte, quels qu’ils soient, par l’État laïc et républicain français. Vous avez cité la faculté de théologie de Strasbourg. L’idée d’étendre aux musulmans les termes d’un concordat avec les catholiques, les protestants et les juifs a été évoquée plusieurs fois. Je ne suis pas convaincu. Il me semble que la formation des imams continuera très largement à être dispensée dans les pays musulmans qui disposent d’une infrastructure idoine ; la formation des rabbins et des ministres du culte juifs a principalement lieu en Israël sans que personne n’y trouve à redire. En revanche, il importe de faire en sorte que les imams puissent être exposés à la culture et au savoir universitaire et profane. Cette approche me semble moins contraignante. On ne peut pas envisager de mettre les imams sous l’autorité du ministre de l’intérieur et des cultes et de les faire défiler en rang serré car ils perdraient immédiatement l’oreille de leurs ouailles. Ce serait leur rendre un très mauvais service. Mais, comme c’est le cas pour un certain nombre de religieux juifs ou chrétiens, et pour certains imams également, il faut favoriser les passerelles avec l’université et leur permettre de suivre des cursus afin de rompre leur isolement.
J’ai été très frappé car l’attaque de l’Hypercasher de la porte de Vincennes a eu lieu le vendredi après-midi, ce moment dans le semainier de la République laïque, après la sortie du sermon des imams et avant le sabbat, pendant que les autres partent en week-end.
Les imams qui se sont exprimés ont été très virulents contre les assassinats de Charlie Hebdo, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, parce qu’ils se sentaient menacés dans leur magistère même. J’ai ressenti ce malaise chez mes interlocuteurs. Il faut saisir la main qui nous est tendue. Le législateur peut être celui-là.
L’extension du domaine des réparations serait une façon de faire avancer les choses. Il ne s’agit pas de faire des municipalités les propriétaires des mosquées.
S’agissant du CFCM, certains ministres de l’intérieur ont eu l’illusion qu’il était possible de hiérarchiser la représentation islamique en France par le biais de ces élections étonnantes, fondées sur le nombre de mètres carrés des mosquées. Ce critère a eu pour effet de favoriser l’islam issu du monde rural dans lequel les mètres carrés sont moins chers, donc les mosquées plus grandes. Or, dans ces régions, les Marocains sont plus nombreux que les Algériens. Ce critère a donc avantagé une partie de l’imamat en fonction de son origine nationale plutôt qu’une autre.
Plus que des institutions hiérarchisées comme le CFCM dont on ne peut pas dire qu’il soit au mieux de sa forme, il serait préférable de créer des instances de dialogue sur les questions comme l’abattage et l’enterrement.
Les Turcs, comme les Maliens, forment une communauté très structurée et caractérisée par une forte solidarité, y compris financière. J’ai été frappé, en travaillant à Montfermeil, de constater que les fortunes sont turques. Les Turcs, qui étaient très engagés dans la confection, en ont été évincés au milieu des années 2000 par les Chinois ; ils se sont alors rabattus d’une part sur le BTP et d’autre part sur la restauration, selon un modèle faisant penser à l’immigration portugaise. Ils ont investi non pas tant dans l’acquisition d’un capital éducatif que d’un capital relationnel, commercial et financier. Conséquence de cette stratégie, le halal est aujourd’hui en grande partie entre les mains des Turcs, parce que les coûts, du fait de la confiance intracommunautaire, sont très faibles. C’est le phénomène de « découscoussification » de la France que vous avez peut-être remarqué en vertu duquel, dans les milieux populaires, le couscous a disparu au profit du kebab. On recense aujourd’hui un certain nombre de mécènes turcs qui donnent du travail. Mais il faut savoir que la communauté turque est extrêmement clivée en fonction de l’appartenance politique dans le pays d’origine.
Monsieur Pupponi, je vous félicite pour vos nouvelles fonctions à la tête de l’ANRU qui se trouve au cœur du problème. L’ANRU a réalisé des choses formidables sur le plan architectural. Mais toute la question des quartiers est là : on a fait du tout béton, dans l’intérêt bien compris des entreprises du BTP. Votre position à la tête de l’ANRU ne vous permet-elle pas de mener la réflexion nécessaire ? Le modèle territorial en matière de lutte contre la délinquance est une piste intéressante. Mais, si j’ose dire, la balle est dans votre camp…
M. Jacques Myard. Notre questionnement vaut pour le long terme. Nous faisons face à une secte, qui propage une vision apocalyptique et souhaite nous faire la peau. Nous avons fait preuve en France et en Europe d’une totale naïveté, dont le paroxysme a été atteint avec le Londonistan.
La question, qui est politique avant d’être militaire, est de savoir comment lutter sur le plan culturel et politique contre ces dérives sectaires.
En matière de prévention, je suis également frappé de la naïveté de l’Éducation nationale qui laisse ouvrir des écoles qui ne sont rien d’autre que des madrasas.
Quel discours peut-on adresser à tous ces jeunes pour les déradicaliser ? Sont-ils sensibles à un discours rationnel ?
M. Patrice Prat. Vous regrettez le cloisonnement entre la sphère universitaire et la sphère publique. Vous indiquez que le modus operandi de la troisième génération de djihadistes était connu depuis 2008. Dans le mouvement de recomposition du paysage terroriste qui est à l’œuvre, avez-vous déjà décelé une quatrième génération naissante ?
M. Jean-Claude Guibal. Sommes-nous à la hauteur du problème tel que vous l’avez posé ? Assistons-nous à un épisode du choc des civilisations évoquées par Samuel Huntington ? À quoi est dû le réveil de l’islam que vous avez évoqué ? Est-ce une crise face à la modernité ? Peut-on se contenter d’y apporter des solutions nationales ? Est-il possible de lutter contre ces phénomènes sectaires et religieux internationaux par les seuls instruments d’une laïcité qui peut favoriser une société multiculturelle alors que ces jeunes djihadistes semblent aspirer à un monde enchanté, loin du monde dans lequel nous vivons ?
Mme Chaynesse Khirouni. Vous avez souligné les interdépendances entre nos sociétés et les mutations dans le reste du monde ainsi que l’histoire des empires et le partage de cette histoire. Comment peut-on raconter notre histoire commune et retisser les liens en tenant compte de la diversité de notre société ?
Vous avez évoqué les anciennes colonies. Je ressens une crispation persistante vis-à-vis de l’histoire de la décolonisation et notamment de notre histoire particulière avec l’Algérie. Je me souviens du bras d’honneur d’un ancien ministre à l’évocation de cette histoire.
Je ne sais pas s’il est possible de reprendre la formule de Charlie Hebdo : « tout est pardonné ». Mais il me semble qu’un travail est nécessaire sur cette question. Comment peut-on selon vous réussir à porter cette histoire commune ?
Mme Valérie Boyer. Je partage le constat de M. Pupponi.
Vous avez cité le chiffre de 25 % de convertis parmi les rangs des djihadistes et de 30 % de femmes. J’aimerais creuser cette question pour comprendre qui sont les convertis. La déradicalisation est-elle plus simple dans leur cas ? Comment les protéger de la conversion ? Nous sommes en tant qu’élus souvent confrontés à ces questions.
L’ANRU, avant d’être du béton, doit être de l’humain. Il est clair que l’ANRU ne résout pas les problèmes que nous abordons aujourd’hui. Il est impératif et urgent que les travailleurs sociaux qui interviennent dans les quartiers de politique de la ville puissent bénéficier de formations. Il faut les aider à comprendre ce qui se passe car, eux aussi, sont démunis et tiennent souvent un discours inadapté. Les élus manquent également d’outils juridiques pour intervenir lorsqu’ils sont confrontés à une mosquée en voie de radicalisation.
M. Christian Assaf. Vous avez parlé du financement sous l’ère Al-Qaïda. Sous l’ère Daech, j’ai compris que vous réfutez l’idée d’une génération spontanée de terroristes et que vous abhorrez le terme de loups solitaires. Vous parlez d’horizontalité. Mais qui finance aujourd’hui ?
S’agissant de la troisième phase de l’islamisation, de l’ère Daech qui est marquée par une acculturation – les djihadistes français connaissent peu l’islam, ne parlent pas l’arabe et ne connaissent pas le Coran – comment la connexion s’opère-t-elle ? Vous avez cité internet mais il faut plus que des images pour adhérer à la stratégie de Daech.
Vous mettez en avant l’échec de Daech dans sa stratégie de fragmentation de la société française. Pourtant, depuis une quinzaine d’années, les sujets de friction ont été nombreux : les prières de rue, la dignité des lieux de culte, le foulard, le drapeau algérien dans les mariages et les rassemblements sportifs, les sifflets de la Marseillaise mais aussi la mobilisation contre le mariage pour tous, et enfin la journée de retrait de l’école. Comment aurait-on pu imaginer cet islam vindicatif, à l’opposé de l’immigration qui voulait se fondre dans la société que nous connaissions ? Je m’interroge donc sur votre appréciation : il me semble que la société française montre de nombreuses fractures, notamment avec la population immigrée de deuxième voire de troisième génération.
Je suis assez favorable à l’adaptation de la loi de 1905 et à ce que les lois de la République prennent mieux en compte l’islam. Mais de là à parler d’un islam à la française.... Ne prend-on pas le risque – de la même manière qu’on fait appel un peu trop souvent à l’imam de Drancy – de déconsidérer la communauté française aux yeux du reste de la population arabe ?
M. Gilles Kepel. La société française est fracturée. Mais les événements du 7 janvier ont exposé les fractures de manière presque clinique, ce qui doit nous permettre de mieux les comprendre et les traiter.
Il me semble que vous avez l’occasion, comme législateurs, de vous saisir de la question des quartiers et d’imaginer des structures de territorialité dans lesquelles des formations pourraient être dispensées. Ce n’est pas infaisable. Nous sommes souvent sollicités mais de manière sporadique et désorganisée. Je crois qu’il y a une urgence à agir en la matière. Personne ne vous le refusera ; on vous trouvera sans doute des moyens pour le faire. L’obsession qui est la mienne de récréer de la fluidité entre le monde universitaire et la sphère publique trouverait là un cas d’application.
M. le rapporteur. Il ne faut pas oublier le rôle des municipalités.
Mme Valérie Boyer. Les élus sont déjà très impliqués. Mais il manque une réponse organisée de la société, et pas seulement des municipalités, dansces quartiers qui sont pourvoyeurs des djihadistes en grande partie, même si le public est très large, nous le savons. Les choses ne sont malheureusement pas si simples.
M. Gilles Kepel. C’est pourquoi je crois que l’ANRU est le principal moyen d’intervention de la puissance publique dans ces quartiers. L’occasion nous est offerte de repenser ses fonctions en intégrant des éléments de diffusion de la connaissance et du savoir. Vous me trouverez à vos côtés pour défendre cette idée.
Ce serait aussi une manière de réintégrer notre dimension impériale. Nous avons commis l’erreur de considérer que la France était seulement la perpétuation de l’hexagone. Dès lors que la France a possédé un empire, celui-ci – certains s’en réjouissent, d’autres le déplorent – a fécondé la société d’aujourd’hui. C’est ainsi. La société française est aussi l’héritière de l’empire français. Il faut arriver à le penser d’une manière aussi peu conflictuelle que possible, sans mettre en accusation quiconque. Faute de quoi, nous constatons les fragmentations communautaro-nationales que M. Assaf a évoquées, dont le football est un terrain d’expression. Il ne s’agit pas de parler du rôle positif ou négatif de la colonisation mais d’intégrer le fait impérial pour comprendre la société d’aujourd’hui. L’université peut y contribuer.
Qui finance la troisième génération ? Cela ne coûte rien ! Un vol charter pour Istanbul coûte 90 euros ; la profusion des armes et leur bas prix sont un problème énorme. Nous sommes face au terrorisme du pauvre et de la culture jeune.
La conversion s’opère au travers de la culture jeune. Quant à la déradicalisation, je travaille avec d’autres sur les modèles étrangers. Les Allemands sont très avancés. Ils ont mis en place des structures qui essaient de s’adresser aux individus et de faire la part de ce qui relève de l’idéologie et de ce qui relève des failles psychologiques. Il est frappant de constater le poids des éléments psychologiques – j’ai mentionné les familles fracassées. Nous disposons avec internet et les réseaux sociaux de bases de données qui sont facilement accessibles pour les services de renseignement. Tous les djihadistes partis en Syrie ont leur page Facebook sur laquelle ils racontent leur vie. La matière est très riche même si elle n’est pas intégralement traitée.
Un autre phénomène doit retenir notre attention, celui des djihadistes qui ont retourné leur veste. En Grande-Bretagne, la déradicalisation s’appuie sur un certain nombre de dirigeants islamistes qui en sont revenus. Je pense au Quilliam center, dirigé par d’anciens responsables islamistes, qui, à l’instar des anciens staliniens, connaissent l’idéologie de l’intérieur. En France, une personne comme Mourad Benchellali, qui était à Guantanamo, est susceptible de tenir des propos beaucoup plus crédibles et audibles pour les jeunes que les nôtres. Nous sommes attentifs aux expériences étrangères.
Enfin, nous devons nous intéresser à une autre nouveauté, les personnes qui veulent quitter la Syrie. Tout le monde n’est pas parti en Syrie au nom de Daech, qui n’existait pas encore. À l’origine, les motivations étaient ambiguës – certains allant même jusqu’à faire de la guerre en Syrie leur guerre d’Espagne – favorisant certaines porosités. Des personnes sont aussi parties par idéalisme, mal placé peut-être, mais une fois sur place, elles se sont trouvées contraintes de faire des choses qu’elles n’avaient pas envie de faire. Lorsqu’elles ont voulu partir, soit elles ont été liquidées, soit elles ont réussi à revenir et sont totalement traumatisées par ce qu’elles ont vu. Ayant perdu tous les repères de bien et de mal, on peut craindre qu’elles ne soient une proie facile.
Que fait-on de ceux qui reviennent ? Les effets de la prison dans l'affaire Kouachi sont terrifiants. C’est Djamel Beghal qui a transformé un braqueur et un islamiste voulant commettre des exactions à l’étranger en terroriste sur le sol français. Nous sommes en train de prendre les mesures nécessaires. Je ne suis pas complètement pessimiste sur ce point.
Monsieur Guibal, il faut comprendre que le conflit passe à l’intérieur de l’Islam. N’oublions pas l’assassinat des apostats qui est très mal vécu. C’est la clé de la défaite. Autant nous avons entendu des discours faisant porter la faute sur les victimes de Charlie Hebdo au nom des blasphèmes dont elles étaient responsables, autant l’assassinat du policier alors qu’il était à terre a donné lieu à un autre discours, de nature complotiste, attribuant aux Juifs et aux Américains la responsabilité, à l’instar de ce qui s’est produit pour le 11 septembre. Ce discours est d’ailleurs relayé par la djihadosphère mais aussi par la fachosphère. À ceux qui parlent d’islamophobie, je rappelle que celui qui tue les musulmans, c’est Kouachi, que je sache. Il ne faut pas éluder cette question.
Je n’ai pas encore identifié une quatrième génération. Ce ne sera peut-être pas moi. J’aurais aimé pouvoir continuer à former des étudiants pour le faire.
Comment se fait-il que des analphabètes adhèrent aux visions apocalyptiques qui sont diffusées ? Plus c’est délirant, mobilisateur et simple, plus ça marche. Les 140 signes du tweet sont l’aboutissement du salafisme : il n’y a là qu’injonction, sans aucune mise en contexte.
M. le rapporteur. Je vous remercie. Le renforcement du travail universitaire est un aspect décisif que nous ne manquerons pas d’aborder dans notre rapport. Nous sommes intéressés par le rapport que vous avez remis au Premier ministre. Voir l'article...
Smart engagement, stronger Australia: our future in the Asia-Pacific
The rise of Asia requires vision and action in Australia, according to a new report from the Australian Council of Learned Academies (ACOLA).
Smart Engagement with Asia provides new insight to the complexities of our relationships in the region, and a blueprint for the bridges Australia can build.
Speaking at the launch of the report, Australia’s Chief Scientist Professor Ian Chubb AC called for a national commitment to our future in the region. More...
Connecting talent with opportunity in the digital age
Labor markets around the world haven’t kept pace with rapid shifts in the global economy, and their inefficiencies have taken a heavy toll. Millions of people cannot find work, even as sectors from technology to healthcare struggle to fill open positions. Many who do work feel overqualified or underutilized. These issues translate into costly wasted potential for the global economy. More important, they represent hundreds of millions of people coping with unemployment, underemployment, stagnant wages, and discouragement.
Full Report.
CPF - Le rapport du Cabinet Ambroise Bouteille
Dans le cadre de l’élaboration de la Liste Nationale Interprofessionnelle (LNI) des formations éligibles au Compte Personnel de Formation (CPF) , et de la prise en compte d’une articulation cohérente entre la LNI et les Listes Régionales Interprofessionnelles (LRI), le COPANEF a sollicité le Cabinet Ambroise Bouteille et Associés en lui passant commande d’un « Diagnostic et recommandations en matière d’articulation entre la Liste Nationale Interprofessionnelle du COPANEF et les Listes Régionales Interprofessionnelles des COPAREF ».
Vous trouverez ci-dessous le rapport du Cabinet Ambroise Bouteille.
Rapport Articulation entre LNI et LRI
6. Les axes de recommandations
Les conclusions de la réunion avec les COPAREF du 17 mars
► Les suggestions d’inscription/non inscription présentées en partie 5 ont été globalement approuvées par les COPAREF mais des demandes complémentaires ont été perçues, dépassant ce cadre très formalisé de suggestions de certifications
► De nombreuses interrogations des COPAREF sur l’articulation entre les trois différents types de listes (COPAREF, COPANEF, CPNE)
- existe-t-il un ordre d’élaboration logique, voire une prééminence entre les listes ?
- quel intérêt de suggérer des inscriptions de certifications à la LNI ?
- quelle utilité de la LRI SAL au regard de la LNI et des listes de branche qui ciblent déjà cette population ?
- comment articuler les demandes nationales de branche d’inscription à la LNI et les demandes régionales de branche d’inscription aux LRI ?
► De nombreuses questions sur les impacts financiers d’inscrire une certification sur telle ou telle liste
La croyance que l’inscription à une liste entraînerait/pourrait favoriser des financements complémentaires (par exemple, que l’inscription à une LRI favoriserait des financements régionaux) alors que ces derniers sont d’abord conditionnés par le statut du demandeur et sa localisation.
Axe 1 : Permettre à chaque COPAREF, CPNE et COPANEF de prendre connaissance aisément des certifications inscrites par les autres
► Pourquoi ? Apporter des informations sur le contenu des différentes listes que chaque organisation pourra exploiter comme elle le souhaite
Quelques exemples de situations dans lesquelles connaître la position des autres instances peut être utile à la réflexion d’inscription ou non d’une certification dans sa propre liste :
pour un COPAREF :
- connaître les thématiques/certifications (support ou coeur de métier) ayant déjà fait l’objet d’une inscription dans la LNI, permettant éventuellement d’éviter de refaire le travail au niveau régional
- être capable de détecter qu’une certification métier a été inscrite dans la liste de branche concernée mais pas dans la LNI lui indiquera que la branche pourrait ne pas souhaiter voir cette certification ouverte aux demandeurs d’emploi et donc ne devrait pas être inscrite à la LRI DE.
pour le COPANEF :
- identifier les singularités de la LNI ou les « redondances » entre les listes pourrait lui permettre, s’il le souhaite, de « rationaliser » sa liste (faire savoir aux COPAREF que tel ou tel sujet est déjà traité au niveau national)
- repérer l’inscription d’une certification ayant fait l’objet d’une demande de non inscription de la part d’une branche (CQP par exemple), ou d’une décision
COPANEF de non inclusion, afin d’avertir le COPAREF concerné pour les CPNE :
- vérifier si leurs certifications de branche sont inscrites dans des LRI ou à la LNI pour, s’ils le jugent utile, en demander l’ajout et/ou le retrait selon leur décision politique
- leur éviter de se positionner sur des fonctions supports dans leur propre liste si elle leur semble bien couverte par les listes interprofessionnelles nationale ou régionale.
Axe 2 : Créer un espace collaboratif accessible aux trois types d’instances (COPANEF, COPAREF, CPNE)
► Pourquoi ? Un besoin intensif d’échanges qualitatifs dans cette phase de calage de la politique CPF et notamment de l’articulation entre les différentes listes
- Les COPAREF sont en attente de partage, d’échange, de collaboration, tant entre eux, qu’avec le COPANEF. Ils sont également porteurs de messages sur les besoins des territoires (liés à des grands chantiers, à des restructurations, etc.).
- Le COPANEF souhaite être nourri des réflexions, connaissances des autres instances, tant sur les évolutions des métiers, que sur les mobilités, les transversalités, etc.
- Les CPNE peuvent alimenter les débats sur les métiers et faire valoir leurs besoins sur des métiers en tension, leurs politiques nationales d’inscription/de non inscription etc.
Axe 3 : Formaliser pour les COPAREF le support de suggestions de (non) inscription à la LNI
► Pourquoi ?
Les COPAREF connaissent bien leur territoire et peuvent faire remonter des suggestions tant de certification, de métier, de secteurs d’activité pertinents à inscrire/ne pas inscrire à la LNI.
Axe 4 : Réaliser annuellement un état des lieux quantitatif et qualitatif du contenu des différentes listes
► Pourquoi ?
Faire un point sur le contenu des trois types listes, les niveaux, les recouvrements de certifications, les évolutions, les positionnements des instances, etc.
Réunir les indicateurs les plus pertinents pour évaluer de l’opportunité de maintenir l’inscription d’une certification à la/aux listes
Afin de permettre à toutes les instances paritaires concernées de :
- de se forger une opinion sur la cohérence des différentes listes, et de prendre des décisions d’amendement pour en améliorer à l’avenir l’articulation
- de vérifier que leur liste est pertinente au vu du recours au CPF et de la faire évoluer en conséquence
Alimenter le « filet de sécurité » :
- observer les certifications manquantes
- vérifier si elles mériteraient d’être inscrites à la LNI (en vérifiant les taux d’insertion, etc.). Télécharger le Rapport Articulation entre LNI et LRI.
Plus d'associations et plus de bénévoles, mais moins de subventions
Le nombre d'associations continue à augmenter de manière constante, tout comme le nombre de bénévoles, qui s'impliquent toutefois sur des missions plus ponctuelles. C'est ce qui ressort du premier rapport du Haut Conseil de la vie associative (HCVA). Voir l'article...

