
L’histoire nordique a laissé en héritage un État qui a légitimité à s’impliquer dans la gestion des affaires religieuses, sur le plan financier ou peut-être sur le plan éthique, à l’instar de la Norvège qui envisage de restreindre les droits des communautés pratiquant la discrimination envers les femmes ou les minorités sexuelles.
Les États sont aujourd’hui à la recherche d’un équilibre entre le respect des droits fondamentaux – comme la liberté de religion – et la nécessité d’adhérer à un ensemble commun de valeurs – comme l’égalité des sexes.
Les pays nordiques, tout en restant très attachés au principe de liberté de religion, clarifient leurs arsenaux législatifs chacun à sa manière et selon son héritage. Il s’agit d’un processus toujours renouvelé par lequel chaque pays expérimente ses propres solutions tout en étant sensible aux jeux des influences réciproques. Malgré d’évidentes similitudes et une visible convergence “par le haut”, des particularités nationales demeurent et appellent à nuancer l’image d’une région homogène. Ainsi, la Suède adopte une position résolument multiculturelle, définie selon le principe de tolérance et participant à l’image consensuelle et libérale qu’elle a d’elle-même. “L'option suédoise” part du principe que la visibilité des signes religieux favorise la cohésion sociale parce qu’elle signale la prise en compte de la diversité de la société et le respect des libertés individuelles.
La Norvège a hésité avant d’adopter une approche plus régulatrice. Alors que le pays fait du multiculturalisme libéral un idéal social dans les années 1990, elle en limite progressivement les expressions. “L’option norvégienne” autorise certes les signes religieux dans les écoles, soutient financièrement les communautés religieuses et leur donne entière légitimité à agir dans l’espace public. Mais elle préserve également les fonctions régaliennes de toute expression religieuse ou politique, considérant qu’elles peuvent refléter un particularisme et menacer à terme la cohésion nationale, et limite désormais les signes religieux les plus radicaux (niqab et burka) dans le milieu scolaire.
L’aperçu général que nous avons dressé confirme le recul des grandes religions et de leur autorité légale et morale. Cependant, les religions ont rarement été des sujets autant débattus et commentés dans les arènes politiques ou médiatiques nordiques. Ainsi, des recherches montrent que les thématiques religieuses ont pris une part plus importante dans les débats politiques depuis la fin des années 1980. L’évolution indiquerait une politisation accrue des sujets relatifs à la religion, à mettre en relation avec l’essor des droites populistes et extrêmes. Ces dernières y perçoivent en effet un enjeu hautement idéologiques au fur et à mesure que le débat public se focalise sur l’islam.
Au Danemark, le
Dansk Folkeparti, qui juge l’islam allogène et incapable de sécularisation, marque par contraste son soutien à une Église du peuple qui apparaît comme le symbole national par excellence. Si l’ancrage libéral et populaire de l’Église danoise a permis de limiter les conflits religieux au XIX
e et au début du XX
e siècle, c’est aujourd’hui au nom de ce même libéralisme qu’elle se trouve paradoxalement utilisée par la droite populiste pour défendre l’identité et la culture danoises d’influences exogènes. Le parti affirme ainsi dans le troisième point de son programme politique : “L’Église du Peuple est l’Église du peuple danois. […] Le christianisme distingue très clairement le monde séculier du monde de la foi, une différence d’une importance considérable pour l’évolution du pays, pour la liberté, la tolérance et la démocratie.
Dansk Folkeparti souhaite que l’État soutienne l’Église du Peuple[,] ce qui ne menace pas la liberté de religion, que nous soutenons et protégeons.”
En Norvège, le
Fremskrittspartiet, parti de la coalition gouvernementale, défend, lui, son attachement à l’Église et aux valeurs chrétiennes tout en réclamant une politique de laïcisation plus offensive à l’égard des minorités “visibles”. Ses propositions, auparavant jugées comme antilibérales et hautement controversées, gagnent du terrain et contribuent à “identitariser” davantage le christianisme norvégien.
En Suède, le parti d’extrême droite pose désormais en héraut du christianisme suédois, pour la défense de l’identité et des traditions nationales et chrétiennes
. Plus...