Le processus de Bologne vise à faciliter la mobilité des étudiants au sein de l’Espace d’enseignement supérieur qu’il construit entre ses pays membres, dont la géographie excède celle des pays de l’Union européenne, et à renforcer l’attractivité de cet Espace pour les étudiants des pays tiers. En encourageant la mobilité transnationale, en mettant l’accent sur l’attractivité des établissements d’enseignement supérieur, le processus de Bologne ne contribue-t-il pas à développer la concurrence entre eux et à les conduire à considérer les étudiants comme des clients auxquels il peut être demandé de payer le prix des prestations offertes ?
La question tire une part de sa légitimité du fait que l’année du lancement du processus, 1998, est également celle de l’instauration de droits d’inscription (1.000 livres/an, montés depuis à 9.000 livres) dans les universités du Royaume-Uni (à l’exception de l’Ecosse), selon des modalités proches de celles en vigueur dans d’autres pays anglo-saxons, notamment les Etats-Unis.
Par ailleurs, en convergence avec la stratégie de Lisbonne adoptée en 2000, relayée en 2010 par la stratégie 2020 de l’Union européenne, qui visent, entre autres, le renforcement de la compétitivité européenne, les communiqués successifs des ministres de l’enseignement supérieur des pays membres du processus de Bologne mettent l’accent sur l’objectif d’employabilité des étudiants, ce que d’aucuns interprètent comme l’attribution d’une priorité à la rentabilité économique des formations de l’enseignement supérieur, au détriment de la conception dite humboldtienne de l’université(1) , lieu de liberté de pensée, de recherches interdisciplinaires, d’acquisition par les étudiants d’une culture générale approfondie, condition de leur épanouissement personnel.
Mais la lecture des communiqués successifs des ministres n’étaye pas cette thèse.
- ils n’ont jamais abordé la question du montant des droits d’inscription. De fait, le Royaume-Uni (hors Ecosse) mis à part, ceux-ci n’ont pas connu d’inflation spectaculaire et demeurent pour la très grande majorité des pays de l’EEESR à des niveaux relativement peu élevés voire nuls. En outre, des pays comme l’Allemagne (dans plusieurs länder), qui les avaient introduits au début du siècle, ont rétabli très vite la gratuité;
- ils insistent de façon récurrente sur le fait que l’enseignement supérieur constitue un bien public(2) (« public good », par opposition à bien marchand) qui relève de la responsabilité publique et sur la nécessité de financements publics massifs(3) ;
- ils mettent régulièrement en avant la dimension sociale du processus de Bologne, la mission d’accessibilité (« inclusiveness ») qui incombe aux établissements d’enseignement pour les étudiants moins avantagés socialement, économiquement et physiquement(4).
Par ailleurs, si le processus de Bologne met l‘accent sur la responsabilité qui incombe aux établissements d’enseignement supérieur de préparer l’insertion professionnelle de leurs étudiants, il l’inclut dans leur responsabilité plus large, de contribuer au renforcement de la cohésion sociale, au développement culturel, à la promotion des valeurs démocratiques et citoyennes. En témoigne le communiqué d’Erevan (15 mai 2015) :
«We are engaged in a process of voluntary convergence and coordinated reform of our higher education systems. This is based on public responsability for higher education, academic freedom, institutional autonomy and commitment to integrity... We will support higher education institutions in enhancing their efforts to promote intercultural understanding, critical thinking, political and religious tolerance, gender equality, and democratic and civic values, in order to strengthen European and global citizenship and lay the foundations for inclusive societies ».
Ainsi, tout en affirmant la contribution importante que l’enseignement supérieur apporte au renforcement de la compétitivité économique des pays européens, le processus de Bologne insiste sur le devoir des Etats d’en assurer la régulation et la majeure partie du financement, le devoir des établissements d’enseignement supérieur de participer au renforcement de la cohésion sociale, à la diffusion des valeurs démocratiques et civiques. Le processus de Bologne ne trahit donc pas Wilhelm von Humboldt !
(1) L’idéal humboldtien d’université, que la création de l’université de Berlin en 1810 va élever au rang de modèle, repose sur l’unité de la recherche et de l’enseignement avec pour principes fondamentaux : la liberté d’apprendre, la liberté d’enseigner, la liberté individuelle du chercheur comme celle de l’étudiant. Plus...