10 janvier 2012

Les jeunes les moins qualifiés ont des aspirations très proches de celles des diplômés

Les EchosStéphane Carcillo, économiste, propos recueillis par Jean-Claude Lewandowski. Co-auteur de « La machine à trier: comment la France divise sa jeunesse » (Ed. Eyrolles), Stéphane Carcillo commente les résultats de l'étude sur la confiance des jeunes réalisée par Viavoice et Reims Management School. « La machine à trier: comment la France divise sa jeunesse », Stéphane Carcillo, Pierre Cahuc, Olivier Galland et André Zylberberg, Ed. Eyrolles.
Dans votre livre, vous analysez la place des jeunes dans notre société. Cette étude rejoint-elle vos observations? Etes-vous surpris par ses résultats?

Pour notre livre, nous avons en effet utilisé un certain nombre de sondages réalisés dans différents pays, avec des questions proches de celles de Viavoice et Reims Management School, et sur des thèmes voisins. Les observations que nous avons pu faire rejoignent finalement celles de cette étude. Un peu partout, la vie de famille reste la préoccupation principale des jeunes, juste devant celle de l'emploi. Autre constat important: les jeunes les moins qualifiés ont des aspirations très proches de celles des diplômés. Pour les deux catégories, le travail occupe une place très importante. Ce n'est pas seulement le reflet d'une inquiétude face à la dégradation du marché de l'emploi: les uns et les autres considèrent qu'il est très important d'avoir un emploi et de travailler dans de bonnes conditions. Tout cela va à l'encontre d'une vision largement répandue, celle d'une génération déconnectée de la vie professionnelle, d'une génération de Tanguy, qui refuseraient de travailler, voire qui rêveraient de vivre de l'assistanat et des allocations. En réalité, ils ont d'autres aspirations.
La conjoncture économique pèse-telle fortement sur le moral des jeunes?
A l'évidence, oui -notamment parce qu'elle est une des causes de la dégradation du marché de l'emploi. Les jeunes interrogés dans le cadre de cette étude sont très conscients que la situation n'est pas facile. Mais même si l'optimisme n'est pas au rendez-vous, ils sont loin d'être désespérés. Ils ont plutôt envie de se battre, de trouver des solutions, d'essayer de s'en sortir. A noter aussi que leur rêve n'est pas de se tourner vers la fonction publique, contrairement à ce que montraient certaines enquêtes il y a quelques années. La fonction publique ne fait plus rêver. Il sera très intéressant de voir comment évolue cette volonté de se prendre en main.
Mais les jeunes affichent aussi un très fort intérêt pour la vie familiale. Ne s'agit-il pas d'une forme de repli, de frilosité?
La France présente une caractéristique très particulière: à la différence de nombreux autres pays, les aides dont peuvent bénéficier les jeunes y sont d'abord tournées vers les familles. Il n'est donc pas surprenant que les jeunes se replient vers leur famille: c'est ce cocon familial, très protecteur, qui leur permet d'accéder aux aides de l'Etat comme la demi-part fiscale, les allocations familiales, etc. Cela explique, pour une part, leur attitude.
Dans le même temps, beaucoup de jeunes se déclarent intéressés par la création d'entreprise. Comment analysez-vous cet intérêt affiché?

C'est une attitude très intéressante. Beaucoup de jeunes se disent : la situation est difficile, je vais donc essayer de m'en sortir seul. Ils ne sont pas dans une attitude d'attente vis-à-vis de l'Etat-Providence. Ils sont prêts à « retrousser leurs manches ». Leur objectif n'est pas tant de décrocher un CDI à tout prix que d'avoir un emploi, quel qu'il soit. Ils ont intégré l'idée que la vie professionnelle est désormais beaucoup plus instable que par le passé.
Auprès des jeunes, l'entreprise n'a pourtant guère la cote...

Plus que d'un rejet franc et massif de leur part, il faut parler d'incompréhension mutuelle entre les jeunes et l'entreprise. Beaucoup d'entre ont le sentiment que l'entreprise ne les comprend pas et qu'elle ne s'intéresse pas à eux, à leurs aspirations. Et cela explique, pour une large part, que les jeunes soient peu satisfaits de la place qui leur est faite dans la société. Mais leur regard changerait sans doute si le marché de l'emploi redémarrait...
Dans un contexte économique aussi difficile, est-il possible d'améliorer l'insertion professionnelle des jeunes? Et comment?

Le problème d'insertion professionnelle des jeunes résulte, pour une large part, du recours excessif des entreprises au CDD. Certaines d'entre elles font régulièrement « tourner » des jeunes sur ce type de contrat. Résultat, beaucoup galèrent pendant plusieurs années. Pour une partie d'entre eux, cela finit par prendre une tournure dramatique. C'est un système est injuste pour les jeunes, et surtout pour les moins qualifiés d'entre eux, qui sont les plus pénalisés. Une solution consisterait donc à réduire la distance entre CDD et CDI. L'étude le montre bien : les jeunes ne sont pas arc-boutés à tout prix sur le CDI. Ils ont compris qu'une certaine flexibilité du travail fait partie du fonctionnement normal de la vie économique. Ils sont bien conscients des difficultés économiques du moment. Ce qu'ils recherchent, ce n'est pas l'emploi à vie. Ce n'est pas leur idéal. Dans le même temps, ils ne sont pas prêts à galérer toute leur vie.
Beaucoup d'observateurs soulignent la place excessive du diplôme en France. Confirmez-vous ce diagnostic?
Nous sommes en effet une société très largement structurée par le diplôme, qui est quasiment perçu comme un titre de noblesse. Résultat, quand on entre dans une entreprise, on est pratiquement placé sur des rails, dont il sera difficile de sortir pour changer de voie ou de fonction, par exemple. Ce que les jeunes peuvent apporter d'énergie et de créativité ne sera pas vraiment reconnu, à cause de cette prédominance du diplôme. Et l'ensemble de notre système éducatif est conçu pour hiérarchiser ces parchemins. Comment remédier à cette situation? Il faudrait que cela change dès le collège et le lycée, voire dès l'école primaire. Beaucoup de parents sont angoissés: ils cherchent la meilleure école, le meilleur lycée pour leurs enfants... Il faudrait aussi modifier le fonctionnement du marché du travail, le rendre plus flexible. Vaste chantier...
On ne voit pas poindre dans cette étude de sentiment de révolte ou d'indignation. Faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter?
La révolte est, certes, le propre de la jeunesse. Mais les jeunes d'aujourd'hui sont réalistes, pragmatiques. Ils cherchent plutôt à s'adapter qu'à se révolter. Au contraire, ils se montrent plutôt conservateurs. Ils misent sur le respect, le travail, la famille, les amis... Ce sont des valeurs bien traditionnelles. Tout cela explique sans doute pourquoi le mouvement des « indignés » n'a pas pris en France, contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays d'Europe. Peut-être qu'au fond, nous avons affaire à une génération assez sage...

Les EchosStéphane Carcillo, økonom, interviewet af Jean-Claude Lewandowski Medforfatter til. "The sortering maskine: hvordan Frankrig delte hans ungdom" (Eyrolles Ed), Stéphane Carcillo kommentere resultaterne af undersøgelsen om tillid til unge udført af ViaVoice og Reims Management School. "Den sortering maskine: hvordan Frankrig delte hans ungdom", Stéphane Carcillo, Pierre Cahuc, Olivier Galland og André Zylberberg, Ed Eyrolles. Mere...

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