Par Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA. L’évolution de l’appareil de formation dédié aux adultes est l’angle mort des analyses sur la formation professionnelle continue. L’étude sociologique et économique (L’utopie au défi du marché – 50 ans de développement du CESI, 2010 – L’Harmattan) réalisée par Marc UHALDE sur l’histoire du Centre d’Etudes Supérieures Industrielles (CESI) vient compléter, en partie, cette lacune à double titre: elle permet de comprendre les tensions et les logiques qui ont présidé à l’évolution d’un des grands opérateurs de formation des adultes, elle contribue à mieux apprécier le rôle du marché, des institutions et des entreprises dans le rapport aux savoirs.

L’ouvrage résulte d’une demande d’étude du CESI sur son mode de développement à l’occasion de son 50ème  anniversaire. Celle-ci s’est transformée en une recherche sur un cas d’école emblématique de la sociologie des entreprises appliquée au champ « original » des organismes de formation continue. Le CESI a joué le jeu de cet objectif qui s’est notamment traduit par une enquête auprès des salariés et des administrateurs du CESI et une analyse des documents internes de cet organisme. Cette recherche indépendante souffre de la rareté des travaux relatifs à l’évolution de l’appareil de formation depuis l’après-guerre, mais elle contribue fortement à mieux cerner les hypothèses qui sous-tendent cette évolution.
L’auteur prend clairement le parti d’aborder la fonction formative comme un lieu d’articulation entre le social et l’économique ce qui permet d’avoir une grille de lecture pertinente des tensions qui traversent tout organisme de formation à vocation plurielle. Les organismes qui existaient avant la loi de 1971 et les orientations étatiques et syndicales des années 80, ont tous été confrontés à la nécessité de faire évoluer leurs modèles de gestion et d’organisation avec des variantes liées aux représentations de la société française. Par exemple, former des ouvriers ou former des ingénieurs demeurent des problématiques contrastées (voire antagoniques) du point de vue des administrations publiques ou des organisations syndicales ! Le chantier de la promotion sociale a, ainsi, été particulièrement maltraité en France. Une partie des transformations obligées du CESI trouve son explication dans la réticence des pouvoirs publics à combiner des objectifs de type promotionnel avec les dispositifs de formation des chômeurs. Il faudra d’ailleurs la menace d’une pénurie d’ingénieurs pour que l’Etat maintienne, dans une configuration budgétaire spécifique, un effort de formation à ce niveau, élargissant la dimension promotionnelle jusque là assurée par le CNAM.
Le développement du CESI dans le marché des entreprises résulte de cette situation qui voit l’Etat modifier ses conceptions en matière de conduite de la politique de formation. L’histoire du CESI permet ainsi de « revisiter » les effets de la déconcentration et de la décentralisation de la formation. L’ouvrage apporte également des éclairages sur la structuration du secteur d’activité de la formation lui-même au sein duquel le CESI jouera un rôle non négligeable à travers son directeur, Jacques BAHRY.
Mais le cœur de l’ouvrage de Marc UHALDE réside dans l’analyse de l’évolution des organisations et des identités professionnelles du CESI. Quatre pôles identitaires caractérisent, selon l’auteur, cette institution : l’entreprenariat, l’innovation, l’expertise pédagogique et l’expertise fonctionnelle. Cette construction s’appuie sur un collectif hybride lié aux trajectoires et parcours différents des salariés du CESI. Cette institution offre un certain modèle d’ingénierie de formation où le manager est un entrepreneur et un développeur et où les experts se subdivisent en trois catégories : innovateur, pédagogique et fonctionnel, catégories qui auraient nécessité une approche complémentaire, en termes de conception et d’efficacité formative, à l’analyse sociologique de l’ouvrage.