Car l’appropriation d’un tel cadre ne va pas de soi. Dans le seul cas de la France, la séparation entre savoirs et compétences pose problème, la définition de ce qu’est une compétence est loin d’être consensuelle, la notion d’aptitude se recoupe avec certaines définitions des compétences clef, génériques ou transverses… Mais l’essentiel n’est pas là, l’option d’une grille de niveaux de qualification fondée sur une combinatoire de savoirs (les compétences, les aptitudes sont des savoirs d’action, c’est-à-dire qui se manifestent dans des actes concrets) est plutôt pertinente et pragmatique. Elle a le mérite de réhabiliter les savoirs professionnels dévalués en France au profit des savoirs généraux (même pas théoriques car la théorie suppose une appropriation des pratiques). C’est la stratification qui pose problème : pourquoi 8 niveaux et pas 15 ou 3 ? La seule façon de s’approcher d’une construction réaliste et utile socialement et économiquement c’est de partir de l’analyse de la division du travail et des éléments clef de cette division du travail… Celle-ci s’est-elle accentuée depuis 1 siècle ou au contraire affaiblie, les activités de travail sont-elles plus poreuses, plus plastiques, plus élastiques ou, au contraire plus rigides et cloisonnées qu’auparavant ? Voilà le débat qu’il faut relancer dans lequel les partenaires sociaux peuvent et doivent jouer un rôle majeur en lien avec les spécialistes de l’analyse du travail en termes de compétences… Sans préempter ce débat hypothétique, on peut déjà affirmer qu’un découpage en 8 niveaux apparaît pour le moins fantaisiste sous l’angle de la structure des qualifications professionnelles dans l’économie servicielle post-taylorienne…
Aujourd’hui le risque est que ce cadre européen soit abordé selon des considérations académiques (hiérarchie des savoirs) mettant en exergue les différences entre pays en matière de conception de l’enseignement supérieur. Le débat porterait donc sur le contenu des niveaux 7 et 8 alors qu’on assisterait à une nouvelle fragmentation des niveaux de base… Ainsi les niveaux 1, 2, 3 et 4 présupposent une accentuation des discriminations à l’intérieur des catégories ouvrier et employé comme le souligne une étude récente : « Ainsi par exemple, certains CAP formant à des métiers d’art artisanaux pourraient être considérés comme préparant à plus d’autonomie sur la dimension « compétence » du CEC que d’autres CAP industriels. »[1]. Dans ce cas de figure la nouvelle nomenclature contribuera non pas à promouvoir les CAP artisanaux mais à déclasser les CAP industriels !
Certes le niveau infra V serait « reconnu » comme le niveau 1 de la nouvelle nomenclature mais avec des effets désastreux en termes d’image (la notion floue de « non qualifiés » serait ainsi objectivée par un niveau de certification minimum dont on ne voit guère à quoi il correspondrait pour les entreprises). De la même façon que le BAC PRO est venu réduire les zones d’insertion d’une partie des titulaires de CAP, la segmentation en 8 niveaux peut mécaniquement créer des certifications infra-V non reliées à des activités professionnelles… L’usage de la VAE serait même déstabilisé pour les moins qualifiés qui se verraient attribuer un niveau officiel dans la nomenclature.
Il est donc urgent d’introduire dans les réflexions sur l’usage du CEC des éléments d’objectivation des compétences tirées de l’analyse des activités professionnelles et des mobilités professionnelles (dimensions transférables des compétences) plutôt que de s’engager dans l’impasse de la hiérarchie académique des savoirs.
Voir aussi l'article du blog "la quadrature des niveaux français et européens de formation".